L’attaque chimique sur Khan Cheikhoun a fait au moins 87 morts. Donald Trump roule des gros yeux, son ambassadrice à l’ONU menace d’actions unilatérales, l’Europe veut agir. Mais la désorganisation américaine, l’impuissance onusienne et européenne permettent à Assad d’annoncer qu’il ira « jusqu’au bout ».

À l’exception de la Russie et du régime syrien lui-même, tous les pays occidentaux et leurs services de renseignement confirment les nombreux témoignages venus du terrain et des proches des victimes qui attribuent cette attaque à un bombardement de l’aviation du régime. De son côté, le responsable du département de la santé de la province d’Idlib, où ont été traités les blessés, estime que le bilan est encore provisoire : « 87 morts ont été identifiés, dont 32 enfants. Beaucoup de blessés, parmi les 557 comptabilisés à ce jour, sont toujours en soins intensifs. Tous les symptômes que nous avons constatés nous orientent vers le gaz sarin. »

C’est aussi le diagnostic fait par les équipes de Médecins sans frontières dès mercredi qui expliquent que « les  symptômes – pupilles rétractées, spasmes musculaires et défécation involontaire – sont caractéristiques d’une exposition à des agents neurotoxiques, tels que le gaz sarin ». Les habitants et activistes de la région ont posté plusieurs vidéos de victimes décédées, à l’agonie ou suffoquant. En voici quelques images :

L’attaque chimique de Khan Cheikhoun est la plus meurtrière depuis celle survenue en août 2013 dans un faubourg de Damas, la Ghouta, et qui avait provoqué la mort de plus d’un millier de personnes. Sous la menace d’une intervention américaine et française, le régime Assad s’était engagé dans un processus d’élimination de ses armes chimiques mais a toujours été soupçonné d’avoir dissimulé des stocks. De plus, l’engagement de ne pas recourir à des armes chimiques a été violé à au moins deux reprises, en 2014 et 2015, selon l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques.

De plus, cette attaque survient après l’échec d’un nouveau cycle de pourparlers de paix à Genève. Un échec de plus, après les discussions sans résultat organisées à Astana par les Russes, l’Iran et la Turquie, et après un cessez-le-feu proclamé par les Russes au lendemain de la reconquête d’Alep, en décembre 2016, cessez-le-feu qui a été depuis régulièrement violé. Renforcé par la reprise d’Alep et l’indéfectible soutien russe et iranien, encouragé par des déclarations venues de l’administration Trump et expliquant que « le départ d’Assad » n’était plus un préalable, le régime veut-il une fois encore tester la capacité de réponse de la communauté internationale ?

Dans un entretien publié ce jeudi au quotidien conservateur croate Vecernji List et diffusée par l’agence de presse syrienne, Bachar al-Assad parle sans ambiguïté. Pour expliquer que les négociations sont sans avenir et qu’il n’y a « pas d’autre choix que la victoire ». Se disant « confiant, déterminé et persévérant », le dictateur syrien prévient : « Si nous ne remportons pas cette guerre, cela voudra dire que la Syrie sera rayée de la carte (…) l’opposition qui existe est une opposition djihadiste dans le sens perverti du djihad. »

Cette « confiance », qui a conduit l’armée syrienne à commettre un nouveau crime de guerre, a pourtant réveillé une communauté internationale qui assiste depuis des mois au martyre du peuple syrien en ayant abandonné tout plan et toute visée stratégique, laissant implicitement à la Russie le soin de régler la situation. L’Europe étant de longue date hors jeu et l’administration Trump jugeant prioritaire l’élimination par tous les moyens de l’État islamique, le régime de Damas pensait avoir trouvé de nouvelles marges de manœuvre. Or sitôt le massacre de Khan Cheikhoun connu, les États-Unis et plusieurs pays européens se sont manifestés, assurant que ce nouveau crime ne pouvait rester impuni.

Donald Trump a ainsi effectué, mercredi, un virage à 180°, vantant sa capacité « à changer » et sa « flexibilité » face à l’horreur des événements (ci-dessus, la vidéo de son intervention). Intervenant à la Maison Blanche, où il recevait le roi de Jordanie, le président américain a dénoncé une « attaque chimique atroce » contre des « gens innocents, des femmes, des petits enfants et même de beaux petits bébés ». « Leur mort fut un affront à l’humanité », a-t-il insisté. Et de prévenir en ces termes : « Mon attitude vis-à-vis d’Assad a beaucoup changé », a-t-il lancé, dénonçant les « actes odieux » du régime qui « ne peuvent être tolérés ».

Au même moment, la représentante américaine au conseil de sécurité des Nations unies, réuni en urgence à New York, brandissait des photos de deux enfants tués à Khan Cheikhoun. Nikki Haley, nouvelle ambassadrice nommée par Donald Trump, annonçait que les États-Unis étaient prêts à prendre des mesures unilatérales en Syrie si l’ONU ne parvenait pas à répondre à l’attaque chimique. « Après la Crimée et l’Ukraine, les Russes essaient maintenant de couvrir Bachar al-Assad, et ce sont des choses que nous n’allons pas laisser passer », ajoutait-elle sur un ton jusqu’alors jamais utilisé par la nouvelle administration américaine contre la Russie.

Une enfant victime de l'attaque du 4 avril est transportée par un secouriste. © Ammar Abdullah/Reuters Une enfant victime de l’attaque du 4 avril est transportée par un secouriste. © Ammar Abdullah/Reuters

Les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne avaient élaboré un projet de résolution demandant au pouvoir syrien de fournir tous les plans de vols et d’attaque de son aviation ainsi que la liste des commandants en charge des opérations aériennes. Ce projet de résolution demande également à l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) d’ouvrir une enquête sur cette attaque et de présenter rapidement ses conclusions. L’idée d’une résolution a aussitôt été écartée par le représentant de la Russie, qui dispose d’un droit de veto. L’ambassadeur russe a dénoncé « l’obsession du conseil de sécurité pour un changement de régime » en Syrie et exposé à nouveau la version russe : l’aviation syrienne a frappé un « entrepôt terroriste » contenant des « substances toxiques », provoquant les émanations chimiques.

Jeudi, les discussions sur ce texte se poursuivaient avec peu de chances d’aboutir à un vote du conseil de sécurité. « Nous nous sommes engagés dans des négociations de bonne foi pour adopter une résolution, a expliqué l’ambassadeur français à l’ONU François Delattre aux journalistes. Mais ne vous méprenez pas : nous avons besoin d’un texte robuste. » Interrogé sur la menace d’un veto russe, François Delattre a indiqué que « ce serait une responsabilité terrible face à l’histoire ».

L’improbable adoption d’une telle résolution changerait peu la donne sur le terrain tant les Nations unies ont démontré leur impuissance depuis six ans de guerre. Quant au soudain revirement indigné de Donald Trump, il laissait jeudi sceptiques les diplomates internationaux et observateurs américains. Il y a quelques jours, Rex Tillerson, son ministre des affaires étrangères, assurait qu’« il y a en Syrie une réalité politique que nous devons accepter », à savoir Bachar al-Assad et son régime.

Donald Trump, mercredi, n’a pas voulu préciser ce que signifiait concrètement sa volte-face. « Beaucoup de lignes ont été franchies », a-t-il insisté, dans une référence à la « ligne rouge » fixée par Barack Obama sur l’utilisation d’armes chimiques, un avertissement à Assad qui ne fut suivi d’aucun effet en 2013. Donald Trump était d’ailleurs farouchement opposé en 2013 à toute intervention armée des États-Unis en Syrie, les médias se faisant un plaisir depuis hier à rappeler ses tweets de l’époque. Se réfugiant derrière un « nécessaire effet de surprise », le président américain a roulé de gros yeux.

La réalité américaine est plus terre à terre. Les revirements de Donald Trump, le faible poids de Rex Tillerson et la désorganisation de l’administration à Washington rendent peu probable un réengagement américain sur ce dossier. D’autant que le président a d’ores et déjà ouvert de nouveaux fronts, avec la Corée du Nord et avec la Chine, dont il reçoit le président ces jours-ci.

Il reste l’Union européenne. Elle organisait ce mercredi avec l’ONU une « conférence internationale sur la reconstruction de la Syrie ». Exercice quelque peu surréel comme l’a reconnu la responsable de la diplomatie européenne Federica Mogherini : « Nous devons déjà préparer l’après-guerre et gagner la paix même si en ce jour cela peut apparaître encore très loin. » Tous les responsables européens qui se sont exprimés se sont indignés de l’attaque survenue mardi, l’attribuant au régime syrien. « Aucune coopération n’est possible avec ceux qui sont coupables de tels crimes », a ainsi décrété le ministre allemand des affaires étrangères, Sigmar Gabriel.

Dans le même temps, le communiqué final de cette conférence condamne le bombardement de Khan Cheikhoun sans en accuser quiconque. Et le texte insiste sur le fait que « seule une véritable transition politique sans exclusive permettra de mettre fin au conflit », une phrase parfaitement inopérante dans cette nouvelle phase du conflit. C’est aussi ce que rappelle Bachar al-Assad dans son entretien en réponse à la conférence européenne. Le président syrien a parfaitement pris la mesure des revirements, atermoiements, hésitations et désaccords de la communauté internationale. Il devrait ainsi bénéficier de nouveaux sursis pour conduire sa guerre jusqu’au bout comme il l’annonce.

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