En prenant la tête d’une grève de la faim qui touche déjà près d’un détenu palestinien sur quatre, le dirigeant le plus populaire de Palestine lance depuis sa prison un double défi. Au gouvernement israélien, tenté par un refus de négocier lourd de menaces. Et à Mahmoud Abbas, dont l’immobilisme est de plus en plus critiqué.

Près de 1 500 prisonniers palestiniens sur les 6 500 détenus en Israël ont entamé lundi 17 avril – journée des prisonniers en Palestine – une grève de la faim, pour réclamer des conditions de détention « dignes ». Préparé depuis des mois sous le nom de « Liberté et dignité », ce mouvement de protestation a été lancé par le plus célèbre des prisonniers palestiniens, Marwan Barghouti. Il purge depuis quinze ans cinq peines de prison à vie pour des attentats attribués à la Brigade des martyrs d’Al-Aqsa, groupe armé clandestin du Fatah, au cours de la deuxième intifada, entre 2000 et 2005. Accusations contre lesquelles il a refusé de se défendre, estimant la cour qui le jugeait illégitime.

Dirigeant historique du Fatah en Cisjordanie, excellent connaisseur d’Israël – il a appris l’hébreu lors de ses premières détentions – et autrefois interlocuteur apprécié des journalistes et des politiciens de la gauche israélienne, Marwan Barghouti est aujourd’hui, à 57 ans, de loin le responsable politique le plus populaire parmi les Palestiniens. Figure patriotique exemplaire, souvent comparée à Gerry Adams ou Nelson Mandela, il reste depuis des années, malgré sa détention, le favori désigné par les sondages d’opinion pour succéder à Mahmoud Abbas à la tête de l’Autorité palestinienne. Et surtout pour présider un État de Palestine indépendant.

« Ayant passé les quinze dernières années dans une prison israélienne, écrit-il dans la tribune publiée à la veille du lancement de la grève par le New-York-Time, j’ai été à la fois témoin et victime du système illégal israélien d’arrestations collectives arbitraires et des mauvais traitements des prisonniers palestiniens. Après avoir épuisé toutes les autres options, j’ai décidé que le seul choix pour résister à ces mauvais traitements était de se mettre en grève de la faim. […] Faire la grève de la faim est la forme la plus pacifique de résistance disponible. Elle n’inflige des souffrances qu’à ceux qui y participent et à ceux qui leur sont chers, dans l’espoir que leur estomac vide et leur sacrifice permettront à leur message de trouver un écho au-delà des murs de leurs sombres cellules. »

Pour punir Marwan Barghouti d’avoir organisé cette grève et fait parvenir, depuis sa cellule, son texte au New York Times par l’intermédiaire de sa femme Fadwa, les responsables du Service israélien des prisons (IPS) ont décidé de le transférer dans un nouveau centre de détention et de le condamner à l’isolement. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et l’avocat de Barghouti ont été informés par l’IPS que les visites familiales étaient annulées et que toutes les autres visites seraient interdites.

Une poignée d’autres détenus, considérés comme organisateurs de la grève, ont également été transférés dans d’autres prisons et soumis aux mêmes sanctions en attendant de comparaître devant une instance disciplinaire. Les autres détenus grévistes, répartis dans huit centres pénitentiaires, sont aussi privés de visite aussi longtemps que durera leur mouvement.

En prévision de la dégradation de l’état physique des grévistes, le ministre de la sécurité publique, Gilad Erdan, membre du Likoud comme le premier ministre Benjamin Netanyahou, a ordonné qu’un hôpital de campagne soit installé dans la prison de Ketziot, dans le Néguev, pour que les prisonniers qui devront être alimentés de force n’aient pas à être transférés dans les hôpitaux civils. « Nous n’hésiterons pas à utiliser la loi qui autorise à nourrir de force les détenus en grève de la faim », a prévenu la ministre la justice, Ayelet Shaked, figure de proue du parti nationaliste religieux d’extrême droite « le Foyer juif ».

Bien que cette loi, votée en 2015, ait été validée par la Cour suprême, de nombreux médecins civils refusent en effet d’assumer cette responsabilité. L’hôpital pénitentiaire improvisé de Ketziot épargnera à l’administration ces réticences humanitaires du corps médical civil.

Les grévistes de la faim « sont des terroristes et des meurtriers incarcérés qui ont ce qu’ils méritent et nous n’avons aucune raison de négocier avec eux », a déclaré Erdan à la radio de l’armée. Plus radical encore, le ministre des renseignements et des transports, Yisrael Katz, lui aussi membre du Likoud, a estimé dans un tweet que « lorsqu’un meurtrier méprisable comme Barghouti proteste en prison et demande l’amélioration de ses conditions de détention, pendant que les proches de ceux qu’il a tués sont toujours dans la douleur, il n’y a qu’une seule solution : la peine de mort pour les terroristes ».

Quant au ministre de la défense, Avigdor Liberman, fondateur du parti nationaliste d’extrême droite « Israël notre maison » qui rassemble les Israéliens d’origine russe, il a prévenu qu’il était favorable « à l’approche de Margaret Thatcher » qui avait laissé mourir de faim, en 1981, Bobby Sands et neuf autres nationalistes irlandais après plus de deux mois de grève.

Une mauvaise nouvelle pour Mahmoud Abbas

À cette intransigeance, Marwan Barghouti, qui connaît bien les acteurs et les ressorts de la politique israélienne, a répondu par avance dans sa tribune du New York Times. « Des dizaines d’années d’expérience ont prouvé que le but du système inhumain d’occupation militaire et coloniale d’Israël est de briser l’esprit des prisonniers et de la nation à laquelle ils appartiennent en infligeant des souffrances à leurs corps, en les séparant de leurs familles et de leur société, en usant de mesures humiliantes pour les contraindre à se soumettre. Malgré ce traitement nous ne nous soumettrons pas. […]

« Je n’avais que 15 ans lorsque j’ai été emprisonné pour la première fois. J’avais à peine 18 ans quand un interrogateur israélien m’a forcé à écarter les jambes alors que j’étais debout, nu, dans la salle d’interrogatoire avant de me frapper sur les parties génitales. Je me suis évanoui de douleur et la chute qui en a résulté m’a laissé au front une cicatrice pour le reste de mes jours. Après quoi l’interrogateur s’est moqué de moi en disant que je ne procréerai jamais parce que des gens comme moi ne donnent naissance qu’à des terroristes et à des meurtriers. […] L’aîné de mes quatre enfants est maintenant un homme de 31 ans. Et je suis toujours ici, poursuivant ce combat pour la liberté en même temps que des milliers de prisonniers, des millions de Palestiniens et avec le soutien de tant de gens dans le monde.

« Pourquoi l’arrogance de l’occupant, de l’oppresseur et de ses partisans les rend-elle sourds à cette simple vérité : nous briserons nos chaînes avant d’être brisés parce qu’il est dans la nature humaine de répondre à la demande de liberté, quel qu’en soit le prix. »

En adoptant d’emblée une attitude inflexible et menaçante, le gouvernement israélien n’a surpris personne. Mais il a peut-être sous-estimé une donnée que nombre de ses prédécesseurs ont appris à mesurer. Au sein de la société palestinienne, le sort des prisonniers est pratiquement une cause sacrée, un des rares facteurs d’unité. Ce que confirme d’ailleurs, en dépit du conflit entre le Fatah et le Hamas, l’appui de la quasi-totalité des mouvements politiques palestiniens – du Jihad islamique au FPLP, du Hamas au FDLP – à un mouvement lancé par une figure historique du Fatah.

Dans une population où, selon le Bureau central palestinien des statistiques, près d’un million de personnes ont connu la prison depuis la création de l’État d’Israël, en 1948, et où peu de familles aujourd’hui ne comptent pas, ou n’ont pas compté, un détenu en leur sein, les demandes des prisonniers bénéficient d’un soutien quasi unanime. Ce soutien se manifeste, comme à Ramallah ou à Bethléem, par des cortèges ou des rassemblements de solidarité vigoureusement réprimés par l’armée israélienne.

Pour Qaddoura Farès, proche de Marwan Barghouti et président de la Société des prisonniers palestiniens, « cette lutte pourrait être le point de départ d’une intifada pour l’unité nationale et les droits du peuple palestinien. Son message est clair : le peuple palestinien n’a pas abandonné la voie de la résistance et un gréviste de la faim, du fond de sa prison, agit aussi à l’extérieur des murs ». Difficile de faire plus populaire et unitaire, il est vrai, que la liste des revendications formulées par les grévistes. Fruit de près d’une année de consultations discrètes d’une prison à l’autre, elle comprend une dizaine de demandes dont l’abolition de l’isolement, l’installation de cabines téléphoniques dans chaque section de détention, un meilleur accès aux soins médicaux, un droit mieux respecté à l’information et à l’éducation, l’interdiction de la détention d’enfants, la fin de la détention administrative et des visites familiales plus fréquentes. Les deux dernières sont jugées très importantes, voire prioritaires par les grévistes.

Parmi les 6 500 Palestiniens actuellement détenus en Israël, la majorité sont des condamnés purgeant leur peine ou des accusés en attente ou en cours de jugement. Mais plusieurs centaines – ils étaient 644 en août 2016 – ont été incarcérés à la demande de la police ou des services de renseignement sans inculpation ni jugement, en dehors de toute procédure judiciaire. Héritée du mandat britannique, cette détention administrative, arbitraire, qui est appliquée par période de six mois renouvelables, est depuis quelques années de plus en plus fréquemment utilisée. Et dénoncée par les organisations de défense des droits de l’homme.

Quant à la revendication portant sur le droit de visite, elle répond à une particularité – contestable aux yeux des juristes – du régime israélien d’occupation : les détenus palestiniens sont en effet emprisonnés non pas en territoire palestinien occupé, mais dans des centres pénitentiaires situés en territoire israélien. Ils disposent, en principe, d’une autorisation de visite familiale toutes les deux semaines.

Mais les membres de leurs familles qui résident en Cisjordanie – c’est-à-dire en territoire occupé – doivent demander un permis pour franchir les check points du mur et entrer en Israël. Permis qui leur est souvent refusé par l’administration civile, c’est-à-dire la branche de l’armée israélienne qui gère la vie quotidienne des Palestiniens des territoires occupés. Il ne s’agit donc pas, de la part des grévistes, d’une simple demande d’assouplissement du régime des visites, mais de la fin de l’arbitraire qui s’applique actuellement au régime des visites familiales.

Pour le président palestinien Mahmoud Abbas, qui tente actuellement en vain de nouer un dialogue politique avec le Hamas tout en préparant sa première visite à Donald Trump, prévue pour le 3 mai, cette grève tombe assez mal. Certes, elle lui permet de manifester sa solidarité avec les grévistes et d’appeler à leur aide la communauté internationale, ce qui ne peut nuire à une popularité en berne. Elle lui permet aussi de montrer à l’opinion publique que le Fatah, son parti, est à l’initiative d’une campagne patriotique soutenue par la quasi-totalité des forces politiques.

Mais elle souligne une nouvelle fois la différence entre un vieux dirigeant de 82 ans, fourbu et contesté, et un combattant emprisonné qui a 25 ans de moins et le soutien du peuple, en particulier de la jeunesse. Le pire scénario, pour le président palestinien, serait évidemment un échec du voyage à Washington. Et surtout, la persistance des dirigeants israéliens dans une attitude « thatchérienne » face aux grévistes. Cette crise risquerait alors de déboucher sur une explosion de colère difficile à contenir.

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