Les accords de Minsk II, qui devaient apporter une solution à la crise du Donbass ont été signés le 11 février 2015. Ils comportent 13 points, dont à ce jour seulement trois sont partiellement appliqués

Il s’agit des points 3,4 et 7 portant respectivement sur la surveillance du « cessez-le-feu » , les élections dans le Donbass et sur la garantie de l’accès de l’aide humanitaire. Concernant les élections seules des primaires tardives sans rôle électif ont eu lieu.

Les 10 autres points sont un échec total. Le cessez-le-feu n’est absolument pas respecté. Le retrait des armes lourdes n’est plus effectif depuis l’automne 2015. La garantie de l’amnistie n’est pas appliquée, de nombreux partisans de la DNR sont emprisonnés (on peut citer par exemple Rafael Lusarghi et les journalistes de novorossia TV défendus par Tatiana Montian). Tous les prisonniers de guerre n’ont pas été libérés. Les liens socio-économiques n’ont pas été rétablis avec l’Ukraine. En effet les LNR et DNR dépendent entièrement d’elles-mêmes et de l’aide Russe pour Survivre.
L’Ukraine n’a pas repris le contrôle de ses frontières.

Le principal point de blocage est la non volonté de l’Ukraine de conduire la réforme institutionnelle qui permettrait de faire appliquer les accords de Minsk II. Une telle réforme n’est possible que dans un pays libre et démocratique, or l’Ukraine n’est ni l’un ni l’autre. En effet, un pays où en 15 ans, un Président démocratiquement élu a été renversé deux fois par des révolutions manipulées par des agents extérieures, ne peut plus être considérée comme une démocratie.

L’Ukraine n’est plus un pays politiquement libre, car les réformes constitutionnelles sont bloquées par des milices armées (Pravyï Sektor et Svoboda). Le vote en première lecture de la loi de décentralisation de l’Ukraine, point de passage obligé pour la résolution de la crise, l’a bien démontré en juillet 2015. Dans les manifestations qui suivirent, un garde national ukrainien trouva la mort, suite à l’explosion d’une grenade lancée par un volontaire du Bataillon Sitch membre du parti Svoboda. Le nombre total de victimes fut de 3 morts et 140 blessés.

La loi sans cesse repoussée n’a pas été votée à la fin de la session parlementaire le 2 février 2016 et à ce jour, renvoyée aux calendes grecques.

 

L’application des accords de Minsk se heurte à de très nombreux écueils, qui se répartissent à différents échelons : locaux, nationaux et internationaux.

Comme il est dit dans l’introduction, la non application est due au blocage de la loi de décentralisation de l’Ukraine par les nationalistes ukrainiens. Ces derniers ont un double intérêt à maintenir l’état guerre dans l’est du pays. Le premier est idéologique, c’est la volonté de ne pas capituler, ni transiger avec le monde russe. Le seconde est bien plus terre à terre. Ce conflit apporte deux éléments capitaux à ces partis par essence insurrectionnel : l’argent et les armes.

L’argent est acquis de deux manières immorales et illégales, le racket et la contrebande.
Une des premières sources de revenu a été la taxation des produits traversant la ligne de démarcation. Cette taxe est officiellement fixée à 2,5% par la DNR, du côté ukrainien elle est libre et variable en fonction de l’avidité des gardes nationaux et des douaniers. L’argent ainsi récolté peut aller de 15 euros pour une cagette de fruits, jusqu’à plus de 15.000 euros pour un camion, ou encore 450 euros pour une tonne de poules. On imagine facilement les sommes colossales ainsi perçues, avant que le gouvernement ukrainien parvienne à les endiguer.

La contrebande constitue une source de revenus sans limite pour les unités ukrainiennes se trouvant sur la ligne de « front ». Elle est fortement combattue par une fraction des unités de l’ATO qui lui reproche d’approvisionner le Donbass et lui permettre de perdurer. On retrouve parmi les unités impliquées dans ces trafics, les bataillons « Aydar », « Donbass », ainsi que de nombreux autres.
Elle concerne des produits alimentaires (viandes, laitages et sodas), les produits interdits par l’ordonnance ukrainienne 415 (Alcools, cigarettes, tabacs), mais aussi médicaments et stupéfiants.

Cargaison de Coca-cola clandestin. Paradoxe d’une révolution anti-mondialisation, qui se procure par tous les moyens, la boisson qui incarne le mieux ce qu’elle combat

L’axe principal de la contrebande pour la LNR est l’axe Kramatorsk, Artemivsk (Bakhmyt), Lougansk. Selon Rodion Shovkoshitny qui a passé 11 mois dans une unité luttant contre ces trafics, le point névralgique serait le SBU de Kramatorsk.

Pour la DNR les plaques tournantes sont les bourgs de Novoluganskoe, et Gorlovka et les localités attenantes : Zaïtseve, Novogorodske.

Novoluganskoe se trouve dans la zone grise, c’est à dire la zone tampon entre les lignes de front. Le village qui n’était contrôlé par aucuns des belligérants, était devenu un gigantesque entrepôt de marchandises. Le 23 décembre 2016, en violation des accords de Minsk II, l’armée ukrainienne a envahi le bourg. Il est fort possible que la lutte contre ces trafics ne soit pas étrangère à cette manœuvre.

Selon le journaliste ukrainien Aleksei Bobrovnikov de nombreux morts sur la ligne de front attribués à des groupes de sabotages rebelles seraient en réalité dus aux soldats ukrainiens impliqués dans la contrebande.

Les marchandises peuvent aussi être acheminées par des wagons supplémentaires accrochés aux convois ferroviaires franchissant la ligne de front à Konstantinovka ou autres. Ces convois « fantômes », sont majoritairement liés à la vente de charbon au gouvernement ukrainien et plus rarement au fonctionnement des aciéries appartenant à Rinat Akmetov (cokerie d’Avdiivka, groupe SCM). Ainsi, en Octobre 2016 des dizaines de trains ont franchi la ligne de front. Bien que la vente de charbon par transport ferroviaire ne fasse pas partie de la contrebande, il faut néanmoins en dire quelques mots, par soucis d’éclaircissement.

La livraison d’anthracite se fait par le biais de l’entreprise D.TEK appartenant aussi à Rinat Akmetov. Au second semestre 2016, les livraisons mensuelles étaient de l’ordre de 600.000 tonnes avec des pics hivernaux de 750.000 tonnes. La vente de charbon à l’Ukraine est connue de tous dans le Donbass. Officiellement, elle sert à financer le régime des retraites. Néanmoins, d’après d’autres sources, celles-ci seraient directement payées par la Russie dans le cadre de son programme humanitaire (729.000 retraites de 3263 roubles soit 2,4 milliards de roubles, ou 37 millions d’euros).
Sachant que le cours actuel de l’anthracite est de 40$ la tonne et que seulement 25% des mines du Donbass étaient rentables avant le conflit Il semble donc impossible d’assumer la charge des retraites avec la seule vente de charbon. De surcroît une grande partie de la Houille vendue ne provient pas des mines nationalisées par la DNR.

Deux camions de charbon de contrebande ayant passé la ligne de front entre Gorlovka et Novgorodske (DNR été 2015). Ce chargement provient certainement de Kopankas (mines clandestines légalisées contre le paiement de taxes par la DNR)

Dans le paragraphe concernant le marché officiel du charbon, il est évoqué la très forte possibilité que la Russie finance le régime de retraites au Donbass. Or ce financement va plus loin ; d’après le Journal (pro-OTAN) Das Bild, la Russie finance à hauteur de plus de 70 % les républiques. L’article avance une somme de 79 millions d’euros allouée mensuellement.

Kiev et ses complices occidentaux voient dans ce financement la preuve de la totale mainmise de la Russie sur le Donbass.

Mais en réalité, la DNR et la LNR sont des structures bien plus autonomes que ne veut le reconnaître l’Occident.

Pour elles, l’application des accords de Minsk II souhaitée par la Russie est vécue comme une trahison. En effet si ils sont appliqués les Républiques redeviennent de simples oblasts autonomes de l’Ukraine.

Ces tensions entre la DNR et la Russie, peuvent être illustrées par deux exemples. L’affaire Pourguine et la phobie du FSB illustrée par le cas de deux anciens journalistes de Donipress.

Andrei Pourgine est un activiste ukrainien, russophone, indépendantiste. Il est le père dès 2005 du projet de la République de Donetsk, qu’il voit comme héritière de la république Soviétique de Donestk-Krivoï-Rog. Il commença sa vie publique en organisant des contre-manifestations à la Révolution Orange. En février 2005, il organise un village de tentes à Donetsk pour réclamer un statut sur la langue russe et la fédéralisation de l’Ukraine. Il fut l’un des leaders de l’indépendance au printemps 2014 et le premier Vice-Premier Ministre de mai à septembre 2015. Lors d’un passage à un poste frontière avec la Russie, Pourguine fut arrêté, puis emprisonné pendant 4 jours au MGB (Ministère de la sûreté intérieur de la DNR) de Donetsk et fut finalement forcé à démissionner.
Ceci aurait été provoqué par son opposition à l’application des accords de Minsk et son projet de référendum sur le rattachement de la Russie.

Mais le cas de Pourguine, n’est pas un cas isolé. L’été 2014 a été le cadre d’une vaste restructuration de la classe politique de Donetsk. De nombreux politiciens et militaires (par exemple le couple Goubarev et Igor Strelkov) jugés trop indépendantistes ont été écartés des responsabilités.

Contrairement aux allégations occidentales, ce premier exemple montre que la Russie fait pression sur la DNR pour faire appliquer les accords de Minsk. Il serait heureux qu’Angela Merkel et François Hollande fassent de même sur Petro Poroshenko.

 

Le deuxième exemple, bien que beaucoup plus anecdotique, est encore plus flagrant concernant la dualité de la relation Russie-DNR. Il a été révélé par les DNR leaks, c’est à dire par la mise en ligne de courriels piratés du MGB. Dans ses messages, il est question des mésaventures de deux ex-journalistes de Donipress : David Simpson et Laurent Brayard.

David Simpson est un ancien agent de la CIA spécialiste de l’industrie militaire russe. Il est arrivé à Donestk en décembre 2015 et intégra au mois de janvier Donipress alors structure privée et commerciale. Mais très rapidement, courant février une certaine suspicion se développa envers lui. Le MGB fut informé. Il lui était reproché d’être en contact RV Manekin, un journaliste russe, s’intéressant de trop près à Donipress. Le 6 mai 2015, David Simpson est renvoyé de l’agence pour avoir été en contact répété avec ce même journaliste supposé être un agent du FSB ! Doit-on en déduire qu’à l’époque chez Donipress, on craignait plus le FSB que la CIA ?

Un autre ex-journaliste de cette même agence, Laurent Brayard fut interrogé, le 17 février 2015, par quatre officiers du FSB lors de son passage de la frontière entre la Russie et la DNR. Il s’en plaint dans un mail du 31 mars au MGB, où pour ne pas exposer les vraies raisons de cet interrogatoire, il dénonce allégrement trois journalistes de Novorossia today et trois autres de « Sputnik » pour anti-poutinisme.

Si réellement comme l’affirme, les médias occidentaux la DNR était la Russie, pourquoi alors autant se méfier du FSB ? Ne serait-ce pas plutôt lié à des agissement allant à l’encontre de la sécurité nationale russe ?

 

Douane de Novoazosk-Maksimov : lieu de tous les dangers

Ces deux exemples montrent combien les occidentaux ont tort de croire que l’application des accords de Minsk II, ne repos-e que sur le bon vouloir de la Russie. La DNR et la LNR ont beau être tributaires de l’aide économique de Moscou, elles n’en restent pas moins deux Républiques indépendantes. Que doit faire Moscou ? Arrêter de se substituer à un État ukrainien défaillant et laisser 3 millions de personnes, sans vivres, sans chauffage, sans protections sociales, sans éducation ?
Le prochain article sur les obstacles de niveau national à l’application des accords de Minsk, traitera des raisons économiques et politiques qui poussent Kiev à laisser pourrir la situation à l’est de son pays. Ainsi que les implications sur la politique intérieure russe. Ce qui permettra de se poser la question qui étaient et qui sont les citoyens russes impliqués dans la crise ukrainienne ?

Auteur : Laurent Courtois

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