Source : Investig’action

Entretien avec Richard Labévière

Faut-il s’habituer au terrorisme devenu partie intégrante de notre quotidien ? Ou bien analyser intelligemment ses causes pour le contrer ? Ancien rédacteur en chef à Radio France Internationale et aujourd’hui directeur du site spécialisé prochetmoyen-orient.ch, l’écrivain et journaliste franco-suisse Richard Labévière a publié Terrorisme, la face cachée de la mondialisation, un ouvrage remarquable qui dresse le bilan de quinze ans de « guerre contre la terreur » et apporte des clés d’analyse sur un phénomène complexe et de plus en plus répandu dans nos sociétés.

Dans votre livre vous affirmez que l’option militaire ne peut pas mettre fin au terrorisme. Pourquoi croyez-vous que les dirigeants occidentaux persistent à faire croire le contraire ?

D’abord parce qu’ils n’ont pas beaucoup d’imagination, parce qu’ils ne font pas les bonnes analyses du phénomène terroriste et parce qu’ils privilégient d’abord leurs intérêts économiques. En ce moment, on parle beaucoup du Qatar et de l’Arabie Saoudite. L’Arabie Saoudite, bien avant le Qatar, est le premier bailleur de fonds et soutien financier de l’expansion du wahhabisme et du salafisme, qui ont inspiré beaucoup de groupes terroristes dans le monde, autant au Proche-Moyen Orient, qu’en Asie, en Afrique ou en Europe.

Les pays occidentaux pour la plupart, à l’image des Etats-Unis après les attentats du 11 septembre 2001, ont déclaré une « guerre à la terreur, au terrorisme »… ce qui est, dans les termes, d’une stupidité insondable et d’une bêtise absolue, pour la bonne et simple raison que le terrorisme n’est pas une substance déterminée, mais un mode opératoire, une méthodologie. C’est un mode de guerre asymétrique – du faible au fort. On ne fait pas la guerre à une méthodologie, ni à un mode opératoire.

Les militaires le savent très bien. Cela a été dit dernièrement par des officiers supérieurs et généraux français : on ne bombarde pas une idéologie, on ne détruit pas des discours radicaux par les armes ! Donc les militaires, bien plus que les politiques, savent parfaitement qu’on ne viendra pas à bout du terrorisme contemporain par de simples opérations militaires. L’option militaire garantit une posture d’immédiateté qui permet de gagner du temps ou de déplacer la question. Mais aucune opération militaire ne saurait venir à bout des causes profondes du terrorisme, de sa permanence, de son expansion et de sa reconfiguration dans le monde globalisé d’aujourd’hui.

 

Depuis l’attentat de janvier 2015 à Paris, les actions terroristes se sont multipliées sur le sol européen et ailleurs. Comment en est-on arrivé là ?

On vient d’avoir une série d’attentats en Grande Bretagne et à Melbourne, à Paris un cinglé a attaqué un policier à Notre Dame avec un marteau, un autre a tenté de se faire exploser sur les Champs Elysées… Pendant ce temps-là, au sud des Philippines, l’armée nationale combat – avec des moyens lourds – des groupes salafo-djihadistes qui revendiquent leur allégeance à Dae’ch – ces derniers revendiquant aussi un territoire de l’archipel ! En Irak, en Syrie, de même que dans la bande sahelo-saharienne et la Corne de l’Afrique, d’autres groupes armés – au nom de Dae’ch comme de Al-Qaïda -, revendiquent aussi le contrôle de vastes territoires.

Des attentats très meurtriers ravagent aussi des quartiers de Kaboul et des localités de l’Est de l’Afghanistan. Leurs auteurs prétendent aussi agir au nom de l’organisation « Etat Islamique ». Il y a des groupes dans l’Afrique sahélienne et subsaharienne de la Mauritanie à la Corne de l’Afrique qui agissent également au nom de ces mêmes groupes terroristes, alors qu’on sait très bien que leurs razzias visent d’abord l’accumulation d’un capital financier et humain local… Dans tous les cas de figure, le terrorisme contemporain recouvre un phénomène qui s’est largement mondialisé. Maintenant, il faut chercher à comprendre les raisons de cet élargissement qui s’installe dans la durée…

 

Y-aurait-il un lien plus profond, de cause à effet, entre la politique occidentale menée à l’étranger et le terrorisme ?

Certainement. Depuis que George W. Bush a déclaré sa « guerre contre la terreur » au lendemain des attentats du 11 septembre, les postures et les réactions des Etats-Unis et des pays occidentaux n’ont certainement pas fait diminuer le problème, mais au contraire l’ont décuplé et ont accentué son expansion, à commencer par les opérations militaires occidentales en Afghanistan, en Irak évidemment – l’invasion anglo-américaine de l’Irak a été un désastre qui a clairement écrit la préhistoire de Dae’ch -, l’intervention et le démantèlement de la Libye a tout autant généré une onde de choc qui s’est transformée en une multitude de conflits.

L’intervention franco-britannique, soutenue par les Etats-Unis et l’OTAN en Libye, a détruit ce pays, a créé trois ou quatre Libye, l’a fragmentée, et aujourd’hui l’Est et le Sud de la Libye sont un sanctuaire de camps de formation de djihadistes. Ils vont ensuite se répandre non seulement au Mali, mais aussi au Tchad, au Burkina Faso et dans toute la bande sahelo-saharienne sinon dans toute l’Afrique de l’Ouest, avec des groupes comme Boko Haram, les Shebabs, en augmentant ainsi les zones d’insécurité totale.

 

Dans votre livre vous proposez une grille de lecture qui pourrait sembler pessimiste sur le court terme ; en revanche, elle a le mérite d’être très audacieuse car elle se fonde sur un raisonnement rigoureux qui va à l’encontre des idées dominantes…

Aujourd’hui je dis qu’il faut renverser le paradigme, en n’analysant plus le terrorisme comme une crise, un accident ou un phénomène extraordinaire, sinon une pathologie, mais au contraire comme quelque chose d’ordinaire, de normal, dont les logiques et les machines se sont inscrites au coeur même de la normalité de la mondialisation économique, commerciale et financière.

Depuis la fin de la Guerre froide, avec la révolution numérique et les nouvelles technologies (réseaux numériques et autres Big Data et Clouds computing), la multiplication des crises au Proche et Moyen Orient, en Afrique et ailleurs connaît une duplication et re-duplication où l’on voit interagir syndicats du crime, cartels de la drogues, Etats faillis et groupes terroristes, dans des logiques constitutives d’une économie politique : l’économie politique de la terreur dont s’accommode parfaitement l’économie politique globale.

Aujourd’hui, la mondialisation a trois conséquences majeures : elle casse les Etats-nation, les services publics et les politiques de redistribution sociale. La mondialisation contemporaine, c’est la course à l’argent d’abord ! Eh bien, cette course à l’argent a un besoin vital, essentiel et consubstantiel du terrorisme. D’où le titre de mon ouvrage, Terrorisme, la face cachée de la mondialisation1, cherchant à remonter aux causes profondes d’un terrorisme qui s’est imposé comme une variable absolument nécessaire au fonctionnement des mécanismes de la mondialisation contemporaine.

Je cite souvent le constat de l’ethnologue et essayiste français Georges Bataille qui, dès 1957, dans son essai fameux – La Part maudite – expliquait que tout phénomène d’expansion économique a son revers, sa part maudite de gaspillage qu’il appelait « consumation ». Aujourd’hui, le terrorisme est devenu cette part de consumation du capitalisme mondialisé. Tout comme Lénine parlait d’ « impérialisme, stade suprême du capitalisme », on pourrait tout aussi bien parler du terrorisme comme d’un stade suprême de la mondialisation…

 

Vous affirmez aussi que les médias participent d’une certaine façon au phénomène du terrorisme, en relayant des éléments sensibles liés aux attentats. Pouvez-vous nous en expliquer davantage ?

Le terrorisme, c’est terroriser. C’est utiliser des armes diverses dans un rapport de force asymétrique. Lorsqu’un groupe terroriste passe à l’acte et fait acte de terreur, il est clair que cet acte doit être relayé à travers un processus de communication, le plus largement possible, voire même à travers une communication de masse. Ainsi, l’événement terroriste, forcément très localisé, prend une ampleur plus large, sinon planétaire relayé par les moyens de communication modernes d’aujourd’hui.

Il y a forcément un rapport ambigu entre la propagation et l’effet recherché par le terrorisme, c’est une très vieille question. Souvenez-vous des unes de la presse comme Le Petit Illustré ou autres, dessinant les bombes des anarchistes du 19ème siècle. Plus récemment encore, quand vous prenez les attentats de 1995 en France dans le RER et dans le métro, ces attentats étaient commis à 19h00 ou 19h15. Les auteurs s’étaient ainsi assurés de faire l’ouverture du journal de 20 heures.

On voit aujourd’hui comment l’organisation « Etat Islamique »/ Dae’ch, s’est dotée de plusieurs centaines de sites internet. Elle dispose même d’un hebdomadaire en langue française – Dabiq, le nom de la ville syrienne où différentes traditions sectaires annoncent l’apocalypse -, réalisé de manière très professionnelle, avec des conseillers en communication qui sont basés en Grande Bretagne, aux Etats-Unis et dans le Golfe…

Vieille équation terrorisme/presse, on constate que la communication constitue l’une des dimensions incompressibles du phénomène terroriste dans ses liens avec l’extérieur. En réaction, sinon en symétrie, les autorités chargées d’actionner les différents moyens de riposte du contre-terrorisme produisent – elles-aussi – une communication extérieure et à usage interne, à destination du grand public.

Il est clair que les rédactions privées et publiques ont, en la matière, une grande part de responsabilité. La plupart du temps aujourd’hui, on est condamné au spontané, à une immédiateté (qui annule la médiation nécessaire à l’analyse et à la compréhension). Les chaînes de télévision en continu ou les grands journaux comme Le Soir ou La Libre à Bruxelles, ou encore Le Monde ou Libération, se font trop souvent les complices des groupes terroristes actuels, de leur idéologie qui se nourrit de cette résonnance qui n’est pas questionnée. La plupart des médias traite le terrorisme dans ses effets les plus spectaculaires et émotionnels sans véritablement chercher à remonter à ses causes profondes.

 

Comment expliquez-vous cet échec de nos sociétés démocratiques en ce qui concerne le droit à l’information ?

Trop peu de médias s’efforcent de remonter aux causes, puisque le faire mérite plus de temps, d’espace, d’investigation, donc d’expertise réelle. Et celle-ci a, aussi, un coût ! Travailler correctement sur les causes profondes du terrorisme nécessite des enquêtes minutieuses, des reportages de terrain qui demandent des connaissances historiques et anthropologiques des lieux et temps dans lesquels le problème se développe, perdure, se répète et se transforme. Cet investissement journalistique demande des moyens qui s’inscrivent dans la durée. Malheureusement, les modèles économiques de nos médias nationaux ne peuvent relever ce défi…

Quand bien même les moyens seraient là, le voudraient-ils ? Rien n’est moins sûr, et je ne sombre pas dans la conspirationnisme, car la remontée aux causes profondes du terrorisme contemporain réclame aussi certaines analyses politiques parfaitement incompatibles avec les a priori idéologiques de nos médias mainstream.

La plupart du temps, ces sociétés privées et publiques ne font que relayer les mêmes blablas, les mêmes témoignages éplorés et les discours convenus sur « les réponses au terrorisme », judiciaires ou autres. Après un acte terroriste, la totalité des pouvoirs exécutifs et législatifs du monde adoptent de nouvelles lois. En France, depuis 2012, on a aligné une douzaine de textes de loi qui, aussitôt prononcés, ont été mal appliqués voire pas appliqués. Donc, les médias accompagnent ces discours sans faire un travail sérieux, sans déconstruire les rationalités de la propagation des idéologies radicales ; sans enquêter sur les structures de recrutement et les opérateurs-acteurs des financements du terrorisme contemporain.

Bref, on parle beaucoup sans vraiment ouvrir les enquêtes nécessaires ad hoc, susceptibles de servir de base à l’élaboration des ripostes appropriées. La problématique du financement du terrorisme est sur la table depuis plus de trente ans. Elle empile plusieurs étages. On sait très bien que ce n’est pas l’acte même ou le passage à l’acte qui coûte cher (les attentats du 11 septembre 2001 ont coûté moins de 500 000 dollars).

La plupart des actes terroristes dans leur phase opérationnelle ne coûtent pas cher! Ce qui coûte vraiment cher c’est l’amont, c’est-à-dire le recrutement des activistes, leur formation, la prise en charge des assurances de leur famille dans les cas des attentats suicides ou des opérations chirurgicales esthétiques au Brésil, au Liban ou ailleurs pour qu’ils changent de visage… Tout cela coûte bien plus cher que le passage à l’acte en lui-même.

 

Admettons que la plupart des médias n’aient pas eu le temps ni les moyens de traiter ce sujet aux ramifications complexes. Pourtant, vous avez été parmi les analystes qui ont alerté très tôt sur les sources de financement du terrorisme contemporain…

En effet, j’ai travaillé sur l’attentat de Louxor de novembre 1997 en Egypte où 63 touristes ont été découpés à coup de machettes par des terroristes de la Gami’a Islamiya. Sur ces 63 touristes, 35 étaient des ressortissants suisses. Le tour opérateur s’appelait Hôtel-Plan. A l’époque je travaillais pour la Télévision suisse romande (TSR). Mon patron – Claude Torracinta – a eu l’intelligence de détacher une équipe de journalistes et de réalisateurs qui a ainsi pu travailler durant six mois de manière approfondie sur cet acte terroriste de Louxor, afin de remonter les filières des Gami’a Islamiya et de leurs financements.

On a ainsi pu débusquer la société Al-Taqwa, qui à l’époque était la banque des Frères musulmans, interdite en Egypte en 1983. Elle s’était aussi implantée aux Bahamas. D’autres filiales et des sociétés fiduciaires s’étaient installées en Suisse, notamment au Tessin à Lugano, à Genève et ailleurs en Europe en partenariat avec de grandes banques occidentales.

Tout cela avec l’appui des banques saoudiennes dont je tairai le nom pour éviter de nouveaux procès, puisque j’ai eu plusieurs procès dans cette lutte que j’ai menée contre les banques et les opérateurs financiers saoudiens qui financent l’expansion du wahhabisme et du salafisme, voire directement des groupes armés. Donc l’Arabie Saoudite reste responsable au premier chef, bien avant le Qatar et tout autre Etat dans le monde. La monarchie wahhabite et ses satellites sont responsables de cette expansion du « terrorisme islamiste » dans le monde depuis plus de trente ans.

 

A l’époque vous aviez déjà écrit un livre, intitulé « Les dollars de la terreur », publié en 1998. Quel accueil ont eu vos recherches auprès des médias dominants et ses soi-disant experts ?

Ce livre est sorti avec un succès d’estime, manifesté par quelques spécialistes. Evidemment, il n’a pas interpellé les pouvoirs publics, qui, dans le même temps, continuaient à entretenir de très juteuses relations commerciales avec l’Arabie Saoudite et les autres monarchies pétrolières du Golfe.

La deuxième raison de ce silence poli, au-delà de l’aspect financier, c’est la et les dimensions stratégiques du phénomène. Dans la mesure où l’Arabie Saoudite et les pays du Conseil de la Coopération du Golfe (CCG) sont arrimés aux Etats-Unis et se rapprochent d’Israël contre leur ennemi commun – un grand défi régional qui s’appelle l’Iran -, il est bien clair que dénoncer la finance du terrorisme, au premier rang desquels agissent les bailleurs de fonds wahhabites, devient effectivement très politiquement incorrect. Cela affaiblit le front commun que les Etats-Unis essaient de construire contre l’Iran depuis sa Révolution Islamique en 1979.

La troisième raison pour laquelle ce livre – cette enquête sur le financement du terrorisme qui est sorti quelques années avant les attentats du 11 septembre – n’a pas intéressé grand monde, c’est qu’elle met directement en cause plusieurs appareils d’Etat américains, à commencer par les services spéciaux qui ont recruté et formé des milliers de djihadistes pour aller lutter en Afghanistan contre l’armée soviétique.

Ce scandale – le binladengate – s’est amplifié par la suite, après le retrait soviétique en 1989 suite à la chute du mur de Berlin, parce que les mêmes services américains ont continué à employer ces djihadistes – leurs djihadistes – en Asie centrale, au Yémen, au Proche et Moyen Orient et ailleurs. Evidemment, expliquer et dénoncer cette réalité n’était pas très soutenu ni encouragé, même par les médias les plus irrespectueux…

 

Mais peu après, les mentalités vont être un peu plus réceptives…

Oui, après les attentats du 11 septembre, le livre a été traduit aux Etats-Unis et a eu plus d’écho. Avec quelques-unes de mes sources, on a pu expliquer davantage quel a été le rôle de l’Arabie Saoudite, du Koweït, des Emirats Arabes Unis et du Qatar dans ces processus-là. Maintenant il est plus admis par le grand public et les autorités politiques que le rôle de l’Arabie Saoudite depuis 30 ans est central et demeure dans les mécanismes de financement du terrorisme islamiste.

Cette compréhension, cette dénonciation, commence à porter ses fruits, et à créer des problèmes à tous ces gens qui font du commerce et du business avec l’Arabie Saoudite, à commencer par Donald Trump voire même d’autres pays européens dont la France. Raison pour laquelle il fallait inventer un leurre qui porterait toute l’actualité du financement sur le… Qatar, pour dédouaner et blanchir l’Arabie Saoudite et les autres membres du CCG. Mais c’est un tour de passe-passe qui ne convainc personne.

 

Pourtant on a pu remarquer une certaine convergence dans les stratégies de l’Arabie Saoudite et du Qatar, par exemple dans le scénario du conflit syrien et au Yémen… Peut-on dire que ces pays poursuivent les mêmes objectifs sur le plan de la politique extérieure ?

Cette affaire de financement du terrorisme, voire de rivalités entre le Qatar et l’Arabie Saoudite, est une affaire de famille pour les monarchies pétrolières du Golfe qui sont toutes peu ou prou impliquées. Ce n’est pas seulement l’affaire du Qatar, du Koweït ou de l’Arabie Saoudite, ces rationalités concernent l’ensemble de la finance islamique et de ses acteurs, avec le prélèvement de la zakat, la collecte des dons et leurs utilisations via, par exemple, la Banque islamique de développement, l’Organisation de la Conférence Islamique et les différents outils de multilatéralisme islamique dominés par l’Arabie Saoudite, sans compter une myriade d’ONGs où l’on retrouve les Frères musulmans et leurs devantures caritatives européennes.

Cette structuration rhizomatique (ayant des ramifications souterraines – NDLR) est largement transnationale et profite des paradis fiscaux occidentaux et des places offshore dans le monde qui, je vous le rappelle, sont majoritairement sous pavillon américain et britannique.

Le dossier du financement du terrorisme relève d’une problématique en millefeuille qui ne saurait relever que du seul Qatar. Vous avez raison de mentionner la proximité idéologique et politique du Qatar et de l’Arabie Saoudite, car ces deux pays partagent la même doctrine théologico-politique : le wahhabisme. Le problème c’est que le Qatar est tout petit et l’Arabie Saoudite très grande. C’est la fable de la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf. La rivalité entre ces deux pays est ancienne. Ce tronc commun du wahhabisme fait qu’ils sont toujours très impliqués dans le soutien à des groupes terroristes sunnites, non seulement en Irak et en Syrie, mais aussi au Yémen et dans la répression contre la population chi’ite de Bahrein.

Historiquement, dès l’instant où elle a été interdite par Nasser (à partir de 1956), la Confrérie des Frères musulmans et ses principaux cadres se sont réfugiés en Arabie Saoudite et ont bénéficié de largesses et de la générosité pécuniaire du Roi Fayçal, qui a donné de l’argent aux deux principaux responsables de l’époque, Saïd Ramadan, et Youssef Nada, qui était un banquier, pour s’implanter hors du monde arabo-musulman, en Europe et particulièrement à Munich, puis à Genève à partir de 1961. Ils ont choisi de s’implanter d’abord à Munich en 1957, parce que les Frères musulmans avaient noué des liens pendant la Seconde Guerre Mondiale avec les agents des services secrets du IIIème Reich allemand. Ils ont ainsi créé un premier centre à Munich cette année-là, et ensuite il y a eu l’ouverture du Centre islamique des Eaux Vives à Genève en 1961, qui est toujours dirigé par Hani Ramadan. A partir de là, les Frères musulmans ont beaucoup essaimé en Europe, créant des officines, des sociétés caritatives, des centres culturels en France (dans la région lyonnaise), en Belgique et ailleurs.

C’est donc l’Arabie Saoudite qui a favorisé l’expansion internationale des Frères musulmans, jusqu’à ce que les Frères musulmans commencent à créer des problèmes et à contester la monarchie des Saoud dans la Péninsule arabique et le reste du monde arabo-musulman. Si bien que, à partir des années 1980, la monarchie saoudienne a commencé à se méfier des Frères qui, progressivement, ont choisi d’autres lieux d’implantation. Ce fut le cas notamment du Qatar, où M. Qardawi – porte-parole internationale des Frères – pouvait répandre ses messages de haine dans le monde entier par l’intermédiaire de la chaîne de télévision Al-Jazeera. De la même façon, la chaine Al-Jazeera a été le vecteur de communication d’Oussama Ben Laden, comme elle l’a été de la propagande de Dae’ch et d’autres mouvements.

A partir des années 1990, il est clair qu’une mutation s’est opérée en Arabie Saoudite. Sa diplomatie du chéquier s’est mise à soutenir et financer davantage les groupes salafistes intervenant surtout hors de ses frontières : en Indonésie, en Asie centrale, du Proche Orient à la Corne de l’Afrique, de l’Afrique Subsaharienne jusqu’à l’Europe. Tandis que le Qatar, lui, s’est plutôt spécialisé dans l’accueil des Frères musulmans et leurs filiales internationales. Les Frères musulmans et le wahhabisme sont les deux filiations idéologiques du terrorisme contemporain. Ces deux filiations restent très proches, voire communes par beaucoup d’aspects.

On voit comment les bailleurs de fonds saoudiens et qataris ont favorisé l’émergence de l’organisation « Etat islamique » ou Dae’ch, avec l’aide des services spéciaux turcs dès la chute de Bagdad au printemps 2003. A partir du démantèlement de l’Irak en 2003, Abu Moussab Al Zarqawi sera le premier chef de cette organisation qui s’installe au Kurdistan d’Irak. Comme par hasard, cette organisation s’implante à côté des services israéliens et américains qui laissent prospérer Abu Moussab Al Zarqawi et ses tueurs… On peut se demander pourquoi ! Ensuite, Zarqawi deviendra l’une des principales menaces de la région et provoquera un schisme entre la Qaïda et ce qui deviendra Dae’ch à partir de 2012-13, qui va déboucher sur la prise de Mossoul en juin de 2014 et la proclamation du califat le 29 juin 2014.

Dans toute cette évolution, cette reconfiguration rizhomatique post-Qaïda, on assiste à l’émergence d’un nouveau type de terrorisme avec l’organisation « Etat islamique ». L’Arabie Saoudite a une responsabilité, tout comme le Qatar, le Koweït, les Emirats Arabes Unis, les bailleurs de fonds égyptiens et les services spéciaux israéliens, turcs et américains notamment. Donc, il est clair que ce n’est pas simplement en accusant le Qatar qu’on adopte une posture pertinente et responsable.

 

Pensez-vous que la récente rupture des liens diplomatiques entre le Qatar et ses pays voisins pourrait aider à débloquer certains conflits dans la région ?

Non, cela ne va rien débloquer du tout. Cette mise en accusation internationale est un maquillage qui a été largement inspiré par le Pentagone afin de dédouaner et blanchir l’Arabie Saoudite. J’étais à Téhéran le 19 mai, le jour de l’élection présidentielle iranienne, qui a été une élection démocratique exemplaire pour beaucoup de pays, avec l’élection de Hassan Rohani avec 60 % des suffrages d’un électorat qui avait voté à 70%, ce qui est quand même assez unique dans cette région. Il est clair qu’il n’y a jamais d’élections démocratiques ni en Arabie Saoudite, ni au Qatar, ni au Koweit ni ailleurs dans la région…

Eh bien, le lendemain même de cette élection présidentielle iranienne qui reconduisait le président Hassan Rohani, Donald Trump était à Riyad, aux côtés du roi Salman d’Arabie ayant convoqué un sommet d’une cinquantaine de pays sunnites avec 37 chefs de gouvernement et représentants de ces pays. Le président américain en a profité pour décréter une alliance sunnite contre l’Iran. Il a même accusé l’Iran de soutenir le terrorisme !!!

Certes, l’Iran a des accords stratégiques et militaires connus avec la Russie, la Syrie et le Hezbollah libanais et donc, défend ses intérêts et une vision géopolitique du Proche et Moyen-Orient qui n’est pas celle de Washington et Tel-Aviv. C’est la raison pour laquelle – et depuis Riyad – Donald Trump décrète qu’il faut encercler l’Iran, voire lui faire la guerre… Certains de ses conseillers lui ont quand même dit qu’il poussait le bouchon un peu loin, parce que déclarer cela depuis Riyad, qui demeure quand même l’épicentre du terrorisme, « c’est un peu paradoxal, sinon franchement contradictoire… »

 

Comment définiriez-vous alors cette déclaration de lutte contre le terrorisme de Donald Trump en visite en Arabie Saoudite ?

C’est une opération de pure communication montée par le Conseil de Coopération du Golfe pour isoler le Qatar. C’est de la com’ pour blanchir et excuser le fait que Donald Trump continue à vendre des milliards de dollars d’armement à l’Arabie Saoudite, qui investit simultanément des milliards aux Etats-Unis pour acheter leur soutien. La boucle est bouclée. Ce cercle qui n’est pas vertueux mais purement affairiste, nécessiterait un peu d’être remis à plat. Dans cette affaire, Washington a surtout cherché à disculper l’Arabie Saoudite de tout lien avec le financement du terrorisme.

Or, aujourd’hui, qui continue à acheter Les mercenaires tchétchènes, chinois, européens et africains qui sont engagés en Syrie et en Irak, si ce n’est l’Arabie Saoudite ? Certes, le Qatar aide les djihadistes de l’Afrique subsaharienne, notamment en Libye et dans d’autres pays de la zone. Mais l’Arabie Saoudite n’est pas plus vertueuse que le Qatar dans ces opérations. Et le fait qu’un certain nombre d’Etats arabes rompent leurs relations diplomatiques avec Doha ne va certainement pas permettre de trouver une solution ou d’améliorer la situation des guerres civilo-globales en Syrie, en Irak, au Yémen, au Bahreïn ni dans les crises de la bande sahelo-saharienne, sans parler des réseaux dormants des pays européens, à commencer par la Grande Bretagne, la France, l’Allemagne et la Belgique.

Je voudrais insister sur Bahreïn où perdure une situation extrêmement dramatique dont personne ne parle pour des raisons, là aussi, d’intérêt financier. Bahreïn est quasiment un état saoudien rattaché à l’Arabie Saoudite par un pont et une autoroute, et où les mouvements de la population majoritairement chi’ite sont réprimés dans le sang : arrestations massives et tortures sont quotidiennement menées par l’armée saoudienne, avec l’aide des services spéciaux américains. A Bahreïn est installé l’état-major de la Vème flotte américaine.

 

Dans “Terrorisme, la face cachée de la mondialisation”, vous indiquez quelques pistes d’action pour enrayer l’inquiétante évolution actuelle. Pourriez-vous revenir là-dessus ?

Revenir toujours à quelque chose d’absolument essentiel. Aux lendemains du 11 septembre 2001, j’ai eu la chance d’accompagner le ministre français des Affaires étrangères de l’époque – Hubert Védrine – à l’Assemblée générale des Nations unies, qui avait été décalée en novembre en raison des attentats.

Hubert Védrine a fait un discours-événement qui n’a pas beaucoup plu aux Américains, parce qu’il a dit en substance : écoutez, si on veut lutter efficacement contre le terrorisme, il faut d’abord assécher son terreau, les réseaux financiers et idéologiques. Mais parallèlement, il faut intervenir diplomatiquement pour essayer de résoudre par la politique et la diplomatie les crises du Proche et Moyen Orient, au premier rang desquels le conflit israélo-palestinien…

Il est clair que ce conflit – en dépit de la propagande de la presse occidentale qui l’a transformé après le 11 septembre 2001 en une question purement sécuritaire et de lutte anti-terroriste -, demeure central et vital pour l’ensemble du monde arabo-musulman. Le conflit israélo-palestinien demeure l’épicentre des crises, des malentendus, des deux poids deux mesures appliqués à la région.

Essayez d’expliquer à la rue arabe que l’OTAN bombarde Belgrade en dehors de toute résolution des Nations Unies, que les Occidentaux mènent des guerres soi-disant « humanitaires » en Afghanistan, en Irak, en Libye et ailleurs, pour la promotion de la défense des droits de l’homme et la démocratie, alors que, quotidiennement, la soldatesque israélienne tue des enfants palestiniens dans les Territoires occupés. Depuis 1948, depuis la création d’Israël, il y a eu pas moins de 450 résolutions du Conseil de Sécurité, de l’Assemblée Générale et de la Commission des droits de l’homme, alors que pas une seule n’a été appliquée, sauf partiellement, la 475, avec le retrait d’Israël du Liban sud en juillet 2000…

Je ne dis pas qu’il suffit de résoudre d’une manière équitable et en justice le conflit israélo-palestinien pour éradiquer le terrorisme. Mais en tout cas, il est clair que la gestion et la résolution politique et diplomatique du conflit israélo-palestinien par la reconnaissance d’un Etat palestinien libre avec continuité territoriale et avec Jérusalem pour capitale, serait susceptible d’atténuer l’un des référents centraux et symboliques du terrorisme islamiste.

 

Et quels sont les chantiers à creuser au sein même de nos sociétés ?

Après la résolution du conflit israélo-palestinien et la casse des filières internationales du financement du terrorisme, les principaux chantiers à ouvrir concernent les dysfonctionnements internes de nos propres sociétés. Dans cet impératif catégorique de remonter aux causes, j’insiste sur le fait qu’on ne bombarde pas une idéologie : face à une idéologie radicale il faut opposer des contre-récits et d’autres grands récits structurants. Sans aborder les programmes de déradicalisation, il faut comprendre pourquoi autant de jeunes français, allemands, belges et britanniques s’enrôlent dans les katibas de Dae’ch en Syrie et en Irak.

L’origine de cette migration mortifère est à mettre au compte des dysfonctionnements de nos propres sociétés dans des quartiers de non-droit où même les pompiers ne mettent pas les pieds. Je pense aussi à la situation carcérale dans les prisons, où les frères Kouachi, les auteurs de l’attentat de janvier 2015, peuvent rencontrer Djamel Beghal qui est le Franco-algérien le plus élevé dans l’ancienne structure de la Qaïda… Aberration totale ! Comment de petits délinquants qui n’ont pas mis le pied au Proche Orient, qui sont de purs produits de la société britannique, peuvent ainsi se radicaliser (souvent en prison) avant de passer à l’acte en Grande Bretagne et ailleurs ?

Le troisième problème qui renvoie à nos propres dysfonctionnements, c’est l’école, qui ne fabrique plus des citoyens qui s’intègrent, mais au contraire, qui conforte et reproduit les logiques de marginalisation sociale. Et le dernier niveau, on en a parlé, c’est la presse, qui continue à entretenir les méfiances sinon les haines communautaires, dans sa précipitation et sa volonté de faire du catastrophisme, ou bien de nier les problèmes. D’un côté les médias relaient la propagande des groupes terroristes et de l’autre côté ils nient la réalité et refusent de voir les vrais problèmes internes à nos propres sociétés.

Ce n’est pas seulement la presse mais aussi les quartiers, l’école, les prisons, qui sont autant de chantiers pour essayer de moderniser et réactiver le contrat social de base qui fait que des gens d’origines culturelles différentes puissent vivre dans un même pays, répondant aux mêmes devoirs et observant les mêmes règles. En définitive, il s’agit de travailler sur toutes les dimensions susceptibles de consolider le pacte républicain et les machineries du « vivre ensemble » au détriment des pratiques communautaires qui ne sont pas compatibles avec la préservation des libertés civiles et politiques.

Entretien réalisé par Alex Anfruns / Investig’action

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