Le pouvoir central espagnol et les autorités catalanes s’accusent mutuellement de toutes sortes d’erreurs. Le premier n’aurait pas relayé un avertissement de la CIA, les secondes auraient omis d’équiper de bollards les Ramblas.

C’est presque une déclaration d’amour: «Barcelone, toute l’Espagne vibre avec toi.» Dans une lettre ouverte publiée hier par plusieurs quotidiens, le chef du gouvernement espagnol Mariano Rajoy a rendu le plus bel hommage possible à la capitale de Catalogne, meurtrie par les attentats du 17 août. Le leader conservateur, qui n’a pas l’habitude de courtiser cette région qui lui est hostile et qui prétend se séparer de l’Espagne, entend ainsi proclamer «l’unité nationale, par-dessus tout le reste».

Dimanche matin, au cours de la messe organisée en mémoire des 15 victimes des attentats à Barcelone et à Cambrils, dans la majestueuse église Sagrada Familia, il est apparu au coude à coude avec Carles Puigdemont, le chef de l’exécutif régional qui prétend – malgré le déni de Madrid – organiser un référendum d’autodétermination le 1er octobre.

Les beaux propos de Mariano Rajoy recouvrent une unité factice. Même si, dit-on officiellement à Madrid, «les polices catalanes et espagnoles travaillent la main dans la main», la réalité est tout autre. Après que l’attentat a été commis sur les Ramblas barcelonaises, Rajoy et Puigdemont ont attendu vingt heures pour se réunir. Depuis lors, les ministres de l’Intérieur respectifs (Juan Ignacio Zoido, au niveau national, et Joaquim Forn, au niveau régional) font des interventions séparées, comme s’ils travaillaient pour deux Etats distincts.

Une bonne coordination entre les polices?

Parfois même, les versions sont contradictoires: samedi, par exemple, Zoido a annoncé fièrement que la cellule djihadiste avait été «démantelée», une affirmation que Forn a démentie dans la foulée. En outre, à Madrid, on ne décolère pas contre le fait que, dans son décompte des 15 victimes de ce week-end, le ministre régional a distingué les «morts catalans» et les «morts espagnols».

Quoique beaucoup s’évertuent à souligner la bonne coordination entre les polices (Les Mossos d’Esquadra, la catalane, dispose de très amples prérogatives, y compris en matière de lutte antiterroriste), on a assisté à plusieurs incidents: d’après plusieurs sources, dont le Periodico de Catalunya, la CIA aurait averti il y a plusieurs mois le gouvernement espagnol que Barcelone constituait une cible privilégiée des réseaux djihadistes dans le monde.

Le CNI, les services secrets espagnols, a-t-il partagé l’information avec la police catalane? Lundi, le chef de l’exécutif séparatiste Carles Puigdemont l’a démenti catégoriquement: «Le CNI ne nous a rien dit», a-t-il affirmé.

Les autorités catalanes ont été imprudentes

Autre motif de colère entre Madrid et Barcelone: depuis des mois, le ministre de l’Intérieur espagnol réitère aux autorités catalanes la nécessité d’équiper les Ramblas – par excellence la zone sensible à Barcelone, avec la Sagrada Familia – de bollards tout le long de la célèbre allée piétonnière.

Or, cette requête n’a pas été prise en compte. Et l’absence de ces protections a permis au conducteur de la fourgonnette blanche d’accéder aisément à la zone piétonne et de provoquer le carnage que l’on sait.

En dépit des efforts officiels pour projeter l’image d’une «union sacrée», l’ombre du Procés (nom donné au projet séparatiste) pèse sur la gestion du pire attentat survenu en Espagne depuis la tuerie de la gare madrilène d’Atocha en mars 2004. Carles Puigdemont ne perd pas une occasion de rappeler que «la tragédie ne remet absolument pas en cause le projet indépendantiste et notre feuille de route».

L’unité de façade prend l’eau

Or, ce n’est pas du tout l’avis de beaucoup, en particulier dans le camp conservateur à Madrid. «Cet attentat constitue précisément une preuve que cette fuite en avant des séparatistes est une absurdité», dit le journal ABC dans son éditorial d’hier. Comment, une fois leur indépendance conquise, imaginent-ils s’en sortir, en cas de nouvel attentat, sans l’aide des services et des polices espagnoles et européennes?

L’unité de façade prend l’eau de toutes parts. Le parti anticapitaliste CUP, membre de la coalition séparatiste au pouvoir à Barcelone, a fait savoir qu’il ne participera pas à la marche nationale de rejet de l’attentat, prévu ce samedi à Barcelone, si le roi Philippe VI – décrit comme un «agent de l’impérialisme qui finance le terrorisme» – y défile.

Puigdemont a beau avoir regretté publiquement, hier, la prise de position de son allié politique, il doit compter avec cette formation qui compte 11 députés au parlement régional, et sans laquelle la poursuite du projet sécessionniste est impossible du point de vue électoral.

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