À moins d’une surprise, Angela Merkel a le champ libre. Seule vraie occasion pour son adversaire de la faire trébucher, le débat télévisé de dimanche soir s’est plutôt transformé en courtoise séance de concertation.

La campagne électorale officiellement lancée depuis trois semaines ne soulève pas les passions dans le plus grand pays d’Europe, alors que la chancelière jouit d’une avance considérable dans sa course vers un quatrième mandat d’affilée. Et le seul débat de la campagne n’y changera rien.

Son adversaire social-démocrate Martin Schulz traîne de la patte avec plus de 15 points d’écart. Tous les sondages donnent la CDU d’Angela Merkel en tête avec près de 40 % des intentions de vote, alors que le SPD de Martin Schulz se tient dans la zone des 20 à 25 %. À son arrivée à la tête de la formation politique de centre gauche au printemps dernier, le politicien donnait réellement du fil à retordre à la chancelière et l’a même dépassée dans quelques coups de sonde. Plus maintenant, l’effet de nouveauté s’étant estompé.

Dimanche soir, Angela Merkel et Martin Schulz ont peiné à mettre en relief ce qui les distingue au cours d’un duel sans la moindre passe d’armes. Ce qui n’a rien d’étonnant : depuis quatre ans, leurs deux partis gouvernent en coalition une Allemagne dont l’économie est florissante et qui semble avoir surmonté le défi posé par l’arrivée de centaines de milliers de réfugiés en 2015.

Anja Lücker et Simon Stickelmann étaient venus ensemble visionner le débat au bistro Ständige Vertretung, rendez-vous des politiciens à deux pas du Bundestag — le parlement allemand — à Berlin. Sur les murs, parmi des dizaines d’autres photos historiques, une jeune Angela Merkel en noir et blanc regardait son aînée s’exprimer sur écran géant dans son style habituel : fermement, mais sans élever la voix. Mutti (« maman » en allemand) n’a pas volé son surnom.

« C’était plutôt ennuyeux, tout comme la campagne », explique Mme Lücker en payant son addition. « Merkel a gagné. […] Elle était comme d’habitude, et elle est bonne dans ce rôle. »

MERKEL EN TÊTE

Nicolas P., lui, y a vu « des échanges intéressants », mais « pas vraiment un débat ». « Martin Schulz était un peu meilleur que je ne le croyais », a-t-il ajouté.

Mais le social-démocrate avait besoin d’un K.-O. Et les sondages express lancés par les deux chaînes publiques allemandes montrent tous deux qu’Angela Merkel a remporté cet unique débat. Au bistro Ständige Vertretung, une petite vague d’applaudissements a marqué la conclusion de son allocution finale, brisant la monotonie d’un débat que les conversations des clients enterraient progressivement par manque d’intérêt.

M. Schulz a bien tenté de coincer la chancelière en adoptant la ligne dure envers le président turc Erdoğan et sa dérive autoritaire — un débat extrêmement sensible dans un pays où vivent trois millions de personnes d’origine turque -, mais Mme Merkel a aussitôt mis fin au débat.

« LEADER DU MONDE LIBRE »

Alors que Donald Trump occupe la Maison-Blanche, que le Royaume-Uni est sur le chemin du Brexit et que le Front national vient d’accéder au deuxième tour des élections présidentielles françaises, l’Allemagne a pris une importance particulière sur la scène internationale, ces derniers mois : elle représente un îlot de stabilité dans une mer d’imprévisibilité. Angela Merkel a d’ailleurs été qualifiée de nouvelle « leader du monde libre » par divers médias.

Alors que le populisme a ébranlé la planète, il a peu d’assises en Allemagne : l’AdD, principal parti anti-immigration et eurosceptique, atteignait 15 % d’intentions de vote nationalement après la crise des réfugiés, mais est depuis redescendu juste au-dessus de la barre des 5 %, le minimum à obtenir pour envoyer des députés au parlement fédéral.

À Berlin et ailleurs au pays, les affiches électorales ont fait leur apparition sur toutes les artères. Celles de l’AfD sont volontairement provocatrices. « La burqa ? Ici, on préfère le bikini ! », affirme une affiche de la formation politique, qui montre le bas du dos de deux jeunes femmes en maillot de bain.

DÉCODER LES ÉLECTIONS ALLEMANDES

CDU

La formation politique d’Angela Merkel — et elle-même, d’ailleurs — est au pouvoir depuis 2005. Si les sondages se confirment et qu’elle est reconduite à ses fonctions, elle pourrait être chancelière pendant 16 ans, égalant le record d’Helmut Kohl (de 1982 à 1998). Sa formation politique conservatrice (avec sa soeur jumelle la CSU pour la Bavière) est particulièrement populaire dans le sud de l’Allemagne, dans les régions catholiques et en milieu rural.

SPD

Le SPD est le grand parti social-démocrate allemand, qui tire sa puissance électorale des travailleurs syndiqués de la classe moyenne. Il est particulièrement populaire dans les grandes villes et dans le nord de l’Allemagne. La formation politique est menée depuis quelques mois seulement par Martin Schulz, ancien président du Parlement européen.

LES AUTRES PARTIS

D’autres formations politiques ont de bonnes chances d’atteindre les 5 % de voix nécessaires pour entrer au Bundestag, le parlement fédéral allemand. Dans les manchettes depuis deux ans : Alternative für Deutschland (AfD), un parti anti-immigration et anti-Union européenne qui a profité de la crise des réfugiés de 2015. Sa popularité est redescendue depuis. À l’extrême gauche de l’échiquier politique se trouve Die Linke (La Gauche), héritier du parti unique de l’Allemagne de l’Est, alors que le FDP est un parti libéral populaire chez les chefs d’entreprises. Les Verts sont aussi une réelle force politique en Allemagne.

COALITIONS

Comprendre les élections allemandes, c’est d’abord comprendre qu’ici, les coalitions sont incontournables. Depuis 2013, par exemple, Angela Merkel gouverne main dans la main avec le SPD, pourtant son plus grand concurrent électoral, dans une entente baptisée « Grande Coalition » : son vice-chancelier est d’ailleurs issu du SPD. Un peu comme si les libéraux de Philippe Couillard gouvernaient en coalition avec le Parti québécois de Jean-François Lisée. Les Allemands n’apprennent donc que plusieurs jours après les élections le visage qu’aura leur gouvernement : le résultat est le fruit de longues négociations sur un programme de gouvernement.

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