Un an après la signature d’un pacte migratoire entre les Européens et la Turquie, près de 60 000 migrants sont toujours bloqués en Grèce. Dans quelles conditions ? InfoMigrants est allé enquêter. Focus sur l’île de Tilos où réfugiés et habitants cohabitent paisiblement.

Safaa s’active devant son container, attrapant d’une main Fatma, sa petite dernière de deux ans, qui persiste à vouloir s’éloigner de la maison, et chassant de l’autre les nombreuses guêpes qui tournent autour des fruits posés sur sa table d’extérieure. Safaa, enfile ses chaussures. Dans 15 minutes, elle doit être sur son lieu de travail : un petit hôtel au bord de la plage. « C’est amusant, je n’avais jamais travaillé. A Damas, je m’occupais de mes enfants », explique cette jeune mère de famille syrienne en ajustant son voile. « Ici, j’ai trouvé un emploi, je travaille dans un petit hôtel, le matin, dans un café l’après-midi. Ça me permet de gagner un peu d’argent ».

Il y a quelques mois, Safaa et sa famille ont posé leurs valises à Tilos, une petite île grecque à plus de 500 kilomètres d’Athènes, au bout de l’archipel du Dodécanèse. « Evidemment, c’est beaucoup mieux ici qu’à Lesbos », ajoute Safaa qui a vécu dans le camp de Moria, à la sinistre réputation. Le changement de décor est radical pour elle et sa famille : Safaa a troqué un quotidien de barbelés contre une vie au bord des eaux claires de la mer Egée.

L’intégration : « le seul moyen de résoudre la crise des réfugiés »

A l’instar de Safaa, une quarantaine de demandeurs d’asile et réfugiés ont eu la chance de s’installer à Tilos, 800 habitants l’été, 300 l’hiver. Ils ont été choisis dans le cadre d’un programme inédit, projet pilote mis sur pied par l’UNHCR en juillet 2016 – pour tenter de trouver une alternative aux immenses camps de migrants du pays. Le concept : créer au cœur d’une ville un centre d’hébergement où un petit nombre de réfugiés, tous de même nationalité, se mêleraient à la vie de la cité. Huit containers ont ainsi été aménagés sur une ancienne base militaire, dans le village. En tout, le camp ne dépasse pas le kilomètre carré.

« Je suis convaincue que ce programme est une très bonne idée, c’est le seul moyen d’appréhender intelligemment le problème des réfugiés en Grèce », explique l’actuel édile de Tilos, Maria Kammas, qui a défendu bec et ongle le projet. « Rassembler un petit nombre de personnes et les mêler à la population, ça peut marcher ». L’île de Tilos a toujours été réputée pour son ouverture d’esprit. Son précédent maire, Tasos Aliferis, y avait notamment célébré illégalement, en 2006, deux mariages homosexuels – toujours non-reconnus en Grèce aujourd’hui.

Île progressiste et féministe

La mise en place du projet a toutefois demandé beaucoup de pédagogie. Il a fallu rassurer toutes les parties. Les demandeurs d’asile choisis par l’UNHCR pour rejoindre l’île grecque, ont craint d’être renvoyés en Turquie, le pays étant à 18 kilomètres des côtes hellènes. Les habitants ont, de leur côté, appréhendé l’absorption de réfugiés sur une île aussi petite qui ne compte que deux villages : Megalo-Chorio et Livadia qui concentre l’activité touristique. « Au début, ils ont cru qu’on allait recréer un hotspot… Forcément, il y a eu des inquiétudes. Mais aujourd’hui, la présence des réfugiés s’est complètement banalisée ». Le fait que l’île n’accepte, dans le cadre de ce programme, que des familles, a largement rassuré la population.

Dans un petit bar de Livadia, où les premiers clients, bien matinaux, sirotent un café (presque) les pieds dans l’eau, Walla passe la serpillière. A l’instar de Safaa, cette Syrienne de 27 ans a trouvé un double-emploi : le premier dans l’une des buvettes de la ville, comme agent d’entretien, le second dans un petit hôtel à quelques mètres de là. Drôle d’île que celle de Tilos qui offre à ses protégés syriens un cadre de vie et une perspective d’émancipation. Walla n’avait jamais travaillé non plus, à Deraa, sa ville natale, en Syrie.

« C’est vrai qu’ici, il se passe de belles choses. En quelques mois, les femmes ont changé de mentalité », sourit Elena, membre de l’ONG Solidarity Now qui s’occupe de la structure d’hébergement des réfugiés. « Elles s’occupaient des enfants. Et maintenant, certaines travaillent quand leurs maris reste à la maison », continue-t-elle en riant. « C’est plus simple de trouver un emploi dans l’hôtellerie, quand on est une femme ». L’inversion des rôles est cocasse pour une population dont les mœurs reposent encore largement sur une tradition patriarcale. « Maintenant, c’est aux hommes de changer les couches et d’apprendre à préparer le petit-déjeuner quand les épouses partent travailler ».

Boost économique

Seva, l’employeur de Walla dans l’hôtel où elle travaille à mi-temps, se dit ravie de l’avoir engagée. « Elle travaille bien, c’est l’essentiel », explique-t-elle simplement. « Je ne vois pas pourquoi je ne l’aurais pas prise. Ici, je manquais d’aide pour faire les chambres », ajoute Seva qui affirme la payer cinq euros/heure « comme partout ici ». Selon la maire de Tilos, accepter de faire venir des réfugiés sur l’île est aussi un contrat gagnant-gagnant – à l’heure où le pays cherche à remonter la pente après avoir été dévasté par la crise économique. « Ils comblent un vide économique. L’été, nous avons besoin de main-d’œuvre pour faire tourner notre activité touristique. Ils sont un boost pour notre économie. Ils achètent local, ils consomment. Tout le monde y trouve son compte ».

Les résultats de cette entraide ne sont pas uniquement d’ordre pécuniaire. A Tilos, il n’est pas rare de croiser un réfugié à vélo, se promenant le long de la plage, des familles se baladant le soir tombé au bord de l’eau, ou d’apercevoir des enfants du centre batifolant dans la mer, au milieu de quelques retraités grecs, suisses, français, venus tranquillement nager. Le pari de la mixité semble avoir été gagné. Le centre d’accueil de migrants invitent aussi les Grecs à se mêler aux réfugiés. « Dans le cadre de ce programme, nous avons pu faire venir un professeur d’anglais et un professeur de musique. Nous partons du principe que tous les habitants de l’île peuvent en profiter, pas seulement les demandeurs d’asile », explique la maire de Tilos.

Ce matin-là, dans le centre, l’ambiance est décontractée. Pas de Grecs en vue pour assister aux cours, plutôt de jeunes élèves qui traînent des pieds. « Yaman, viens ici, c’est l’heure ! », lance avec fermeté Eleni, la professeure, membre de Solidarity Now. Le jeune garçon, qui a cessé instantanément de courir au son – et au ton – de la voix, a rejoint, tête baissée, sa petite camarade Heba dans la salle de cours. Aujourd’hui, les tables de multiplication sont au programme. Si Heba, 10 ans, certainement première de classe, enchaîne les bons résultats en nous adressant un fier « C’est facile, l’exercice », Yaman a besoin de plus de temps et de tous ses doigts pour trouver la solution à l’épineux problème : 3×6.

« Ici, c’est bien mais notre vie est sur pause »

A l’extérieur de l’école, Elena, de l’ONG Solidarity Now, confie sa fierté de participer à ce projet. « Nous sommes quasiment les seuls à proposer un programme d’hospitalité », explique-t-elle. Le maire du village de Kyllini, dans l’ouest du pays, a lui aussi ouvert les portes de sa ville à des réfugiés tous logés dans un ancien complexe touristique. « Ici, sur huit familles, trois disent vouloir rester sur l’île de manière permanente ». Les cinq autres attendent l’obtention de leur statut de réfugié pour tenter leur chance ailleurs.

Tilos n’est, pour beaucoup, qu’un sas de décompression, pas un lieu où reconstruire sa vie. « Je me fiche de savoir quel pays européen m’ouvrira ses portes. Mais il faut que nous trouvions une grande ville où nous installer », confie un autre résident du centre, Mohsen, qui n’a pas trouvé de travail à Tilos. « Même si c’est mieux ici [que dans les autres camps], nous avons besoin de stabilité. J’ai besoin que mes enfants retournent à l’école. J’ai besoin de trouver un emploi. Notre vie est sur pause pour le moment ».

Ce père de famille semble presser de trouver une solution. Il redoute d’être renvoyé dans un hotspot. Maria Kamma, la maire, n’est pas sûre en effet de pouvoir prolonger le programme d’aide aux réfugiés, au-delà de la fin de l’année. « Des problèmes de fonds avec l’UNHCR et ECHO [le service de l’UE lié aux opérations d’aide humanitaire européens] », avance-t-elle sans entrer dans les détails. Pour tenter garder ses protégés à Tilos, elle échafaude des plans. Sa dernière idée : intégrer les réfugiés à un projet d’industrie fromagère. « Nous cherchons des financements », précise-t-elle. « A Tilos, nous sommes réputés pour notre fromage. Avec la désertification de l’île, cette industrie s’est arrêtée. Nous pourrions essayer de la relancer », conclut-elle. « Ça pourrait marcher. On s’y attèlerait tous ensemble, réfugiés et habitants, main dans la main ».

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