Les humanitaires doivent se contenter de témoignages de rescapés recueillis hors du pays et d’images satellite pour savoir ce qui se passe réèllement en Birmanie.

Pourquoi un exode d’une telle ampleur? Depuis une dizaine de jours, les Rohingyas fuient par dizaines de milliers les violences dans l’Etat de Rakhine, dans le nord de la Birmanie. On sait de longue date que les Rohingyas, minorité musulmane que les Birmans considèrent comme des étrangers, sont victimes de discriminations. Mais l’intensité des départs depuis le 25 août est sans précédent. Déterminer ce qui se passe précisément est difficile dans un pays qui refuse l’accès à la plupart des observateurs étrangers, y compris aux experts de la commission des droits de l’Homme de l’ONU chargés, au printemps dernier, d’enquêter sur les accusations de meurtres, de viols et de tortures perpétrées par les forces de l’ordre lors d’un précédent épisode de violences.

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Humanitaires et journalistes s’appuient donc sur des témoignages de réfugiés parvenus à la frontière avec le Bangladesh et sur les observations réalisées par satellite pour tenter de d’établir l’ampleur des violences commises sur place. L’ONG Human Rights Watch (HRW) a ainsi pu constater que de nombreux villages ont été incendiés, corroborant ce que laissent deviner les fumées aperçues depuis la frontière.
Les autorités birmanes prétendent que maisons et villages ont été incendiés par la population rohingya elle-même, ou par les rebelles. Une thèse impossible à étayer ou démentir puisque le gouvernement birman a fermé ses portes aux observateurs extérieurs.

Lors d’un précédent épisode de violence, en 2016, le gouvernement birman avait déjà imputé les incendies de maisons aux Rohingyas eux-mêmes. Mais une enquête de Human Rights Watch avait montré que les villages prenaient feu à mesure de l’avancée des forces militaires.

Villages incendiés, tueries de masse

Des images du village rohingya de Chein Khar Li, publiées le 2 septembre, montrent un hameau presque entièrement détruit. Quelques jours plus tôt, d’autres images satellites documentaient la destruction de 17 villages, entre le 25 août (début de cette vague de violence) et le 30.

Les témoignages recueillis auprès des réfugiés à leur arrivée au Bangladesh, pointent la responsabilité de soldats et policiers birmans dans ces attaques contre les Rohingyas et leurs maisons. Les fugitifs racontent des scènes d’une violence inouïe. Plusieurs massacres auraient été perpétrés, selon plusieurs ONG.

Dans le bourg de Chut Pyin, 1400 habitants, quelque 200 Rohingyas auraient été tués par des soldats et des habitants armés des villages voisins, le 27 août, selon l’ONG Fortify Rights basée en Thaïlande. Les survivants évoquent des victimes décapitées, y compris des enfants. «Les soldats ont arrêté un groupe d’hommes rohingyas, les ont réunis dans une hutte en bambou et y ont mis le feu», ont raconté plusieurs rescapés.

«Mon frère a été tué. Ils l’ont brûlé avec le groupe, raconte un témoin de 41 ans. Nous avons trouvé [les autres membres de ma famille] dans les champs. Ils portaient des marques de balles et des traces de coupures par lame. Mes deux neveux avaient la tête coupée. L’un avait 6 ans, l’autre 9 ans. Ma belle-soeur avait été abattue d’un coup de fusil.»

Fortify Rights accuse par ailleurs les rebelles de l’Arakan Rohingya Salvation Army (ARSA), qui dit combattre pour défendre cette minorité, d’avoir tué un certain nombre de personnes considérées comme des mouchards, et d’empêcher la fuite des jeunes hommes qu’ils appellent à rejoindre leurs rangs.

Décapitations et cadavres brûlés

Joints par téléphone, des Rohingyas d’autres localités décrivent eux aussi des scènes de pogroms perpétrées par les forces de l’ordre accompagnés d’habitants non musulmans des alentours, a rapporté à la BBC Chris Lewa, directrice de l’ONG, the Arakan Project (Arakan est l’ancien nom de l’Etat de Rakhine): des villages encerclés, des soldats qui tirent à l’aveugle sur les habitants.

Dans les localités de Kyet Yoe Pyin et Ba Da Kha Ywa Thit— dans les faubourgs de la ville de Maungdaw— les survivants font aussi état de décapitations et de gorges tranchées. Des violences avaient déjà eu lieu à l’automne dernier dans cette région, mais avec une différence, estime Chris Lewa: «Cette fois, après les massacres, les militaires et les habitants qui ont participé aux tueries rassemblent les corps et les brûlent, sans doute pour tenter d’effacer les traces.»

L’arme de la faim

Tous les moyens sont bons pour mener ce que les ONG qualifient de nettoyage ethnique de grande ampleur. Les Rohingyas sont également menacés par la faim: les autorités ont fermé l’accès aux agences de l’ONU et à une quinzaine d’ONG qui les approvisionnent en nourriture et en médicaments, dans le nord de l’Etat de Rakhine, révélait le Guardian, lundi. Au moins 250 000 personnes sont privées d’aide en provenance du Programme alimentaire mondial. Or, depuis les violences interconfessionnelles de 2012, quelque 120 000 Rohingyas privés d’accès au marché du travail et limités dans leurs déplacements vivent dans des camps et dépendent de cette aide.

Aux décennies de discriminations et de violences, s’ajoute désormais une autre raison de fuir: «Nous avons d’abord envoyé les femmes et les enfants à l’abri. Mais maintenant [depuis les exactions], il ne reste plus que des villages vides, confie un jeune homme à Human Rights Watch. Alors nous nous aussi, nous devons partir.»

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