L’ancien rebelle albanais Ramush Haradinaj, considéré comme criminel de guerre par la Serbie, a été nommé Premier ministre le 7 septembre par le président kosovar Hashim Thaçi, après trois mois de blocage politique au Kosovo.

La tache d’harmoniser un gouvernement était ardue pour le président du Kosovo Hashim Thaçi, chef du Parti démocratique du Kosovo (PDK). A la suite des élections législatives anticipées du 11 juin 2017, aucune majorité parlementaire ne permettait la nomination d’un Premier ministre et donc préparer la composition d’un gouvernement.

La coalition PAN, qui comprend le PDK (issu de l’ancienne UCK, l’Armée de libération du Kosovo, centre droit), l’AAK (l’alliance pour le futur du Kosovo d’Haradinaj, droite) et NISMA (Initiative for Kosovo, centre gauche), était arrivée en tête, mais n’avait obtenu que 39 des 120 sièges du Parlement monocaméral du Kosovo. Pour obtenir la majorité, soit 61 voix, la coalition PAN a dû persuader d’autres députés, afin d’obtenir le ralliement décisif du petit parti de l’homme d’affaires Behgjet Pacolli, l’AKR (Alliance pour un Nouveau Kosovo) et de la liste serbe. La nouvelle nomination de Ramush Haradinaj en tant que Premier ministre est censée conclure ces atermoiements.

Ramush Haradinaj, 49 ans, ancien haut responsable de l’UCK, est considéré comme un héros au Kosovo. Parti vivre en Suisse en 1990, il travaille comme videur de boite de nuit, préparateur physique ou menuisier dans la ville de Leysin. Lorsque la guerre au Kosovo démarre en 1998, il retourne dans les Balkans, prend la tête d’une brigade de 3 000 combattants kosovars. Son physique athlétique et ses faits d’armes lui valent le surnom de «Rambo» ou «Rambush».

Il se lance en politique en 2000 et fonde l’AAK. Cela lui vaut d’entrer dans le gouvernement d’Ibrahim Rugova, l’ancien président kosovar, et d’occuper une première fois ce poste de Premier ministre de manière éphémère entre décembre 2004 et mars 2005. Mais son inculpation au Tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie (TPYI) le conduit à la démission.

Ramush Haradinaj a pu compter sur le soutien des Américains et des Britanniques, l’ancien secrétaire des Affaires étrangères britannique Robin Cook ou l’ancien vice-président américain Joe Biden ayant publiquement chanté ses louanges. Il est acquitté une première fois le 3 avril 2008 de 37 chefs de crimes contre l’humanité et crimes de guerre, dont tortures, meurtres et viols. Mais le TPIY remarque par la suite que de nombreux témoins ont été intimidés, et ordonne en appel que l’ancien dirigeant de l’UCK soit rejugé pour six chefs de crimes de guerre. Malgré les décès suspects d’autres témoins et autres irrégularités, Haradinaj est acquitté une seconde fois.

Ramush Haradinaj connait d’autres déboires avec la justice. Il est arrêté brièvement en Slovénie en 2015, puis en janvier 2017 à l’aéroport franco-suisse de Bâle-Mulhouse sur la base d’un mandat d’arrêt international serbe datant de 2004, qui comptait le juger pour 108 chefs d’inculpation, notamment massacres et tortures. A la suite de quatre mois de détention, la France refuse son extradition à la Serbie.

Aujourd’hui, ces affaires avec la justice semblent loin pour Ramush Haradinaj, qui doit désormais s’atteler aux questions de la pauvreté et à l’exode des habitants du Kosovo. Il a déclaré aux reporters après sa nomination : «Nous ne devons pas permettre à nos citoyens de perdre espoir et de chercher le salut dans l’émigration.»

Un apaisement des relations serbo-kosovares remis en cause par la nomination du nouveau Premier ministre ? 

Les relations entre le Kosovo et la Serbie, qui ne reconnait pas l’indépendance de ce dernier de son territoire, ont dans l’histoire récente été explosive. En janvier, le président kosovar Hashim Thaçi avait même menacé la Serbie de conflit armé si le pays se rapprochait de «la frontière de la République du Kosovo ». Il avait déclaré dans une interview à la radio allemande DW: «Le Kosovo est prêt à répondre à toutes les provocations. Nous avons des informations sur le fait qu’il y a des armes et que des membres d’unités paramilitaires ont l’intention d’entrer au Kosovo et de le déstabiliser.»

Depuis, l’élection du nouveau président serbe Aleksandar Vucic, les relations entre les deux pays se sont néanmoins apaisées. Hashim Thaçi avait lui-même appelé son homologue pour le féliciter de son élection le 2 avril 2017. En juillet 2017, les deux hommes ont annoncé la reprise du dialogue.

Dans un contexte de souhait d’intégration dans l’Union Européenne, les deux pays avaient accepté d’entrer dans des discussions sur la normalisation de leurs relations. Le 12 juin, dans la ville serbe de Gornji Milanovac, le président serbe avait répondu aux questions des journalistes au sujet des élections kosovares : «Le résultat sera difficile et nous posera de nombreux problèmes, mais nous essaierons de garder le calme et de poursuivre le dialogue, car nous maintiendrons la stabilité et la paix.»

Toutefois, la nomination d’Haradinaj, ennemi juré de Belgrade, pourrait remettre en question ces bonnes intentions. Lors de l’arrestation du «Rambo» kosovar en France, Aleksandar Vucic, à l’époque Premier ministre serbe, avait appelé la France à le livrer et se comporter en «Etat de droit», et non en tenant compte de «ses positions politiques».

De plus, une des promesses phares de la campagne d’Haradinaj était l’exigence, en préalable à toute discussion, d’une renonciation de la Serbie à ses revendications officielles sur le Kosovo. En effet, selon la Constitution serbe, le territoire du Kosovo fait partie de la République de Serbie, en tant que Province autonome du Kosovo-et-Métochie. De même, une trentaine de pays, dont la Russie ne reconnaissent pas l’indépendance de cet Etat proclamée en 2008, tandis que 115 l’ont admise.

Hostile aux compromis, le nouveau Premier ministre kosovar devra toutefois composer avec les positions moins radicales du président kosovar Thaçi. Cette nomination faisant grincer des dents les Serbes compromettra-t-elle les tentatives de négociations d’intégration des deux pays dans l’Union européenne ?

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