L’immigration clandestine en provenance de Libye a diminué presque de moitié en un an. Un succès qui repose sur un pari aussi cynique que risqué.

C’est une divine surprise qui va au-delà des espérances les plus optimistes des autorités italiennes. La courbe des arrivées de migrants sur les côtes siciliennes s’est brusquement inversée à partir de la fin du mois de juin. En juillet dernier, les arrivées sont passées de 23 552 en 2016 à 11 459, soit moins 57 %, et en août, de 21 552 à 3 914, soit moins 81 %. Sur les huit premiers mois de l’année, 100 003 migrants ont débarqué en Italie contre 181 436 pour la même période en 2016.

Un indiscutable succès pour le ministre de l’Intérieur transalpin, Marco Minniti. Son plan se base officiellement sur deux axes. D’abord, limiter la présence des ONG dans le détroit de Sicile. Les embarcations de sauvetage étaient devenues les alliés objectifs des passeurs, qui se débarrassaient de leur chargement humain à la sortie des eaux territoriales libyennes. Les associations, opposées à ces mesures et notamment à la présence de soldats italiens à bord de leurs navires, ont pratiquement toutes mis fin à leur mission au large des côtes libyennes. La deuxième mesure a consisté à entraîner et équiper la garde côtière libyenne pour empêcher les départs.

Une politique « musclée », répressive pour ses détracteurs, qui a pourtant reçu l’aval du plus ardent défenseur des migrants : le pape François. Dans l’avion qui le ramenait lundi de Colombie, le pape a déclaré : « Il ne suffit pas d’ouvrir son cœur. Ceux qui décident doivent gérer ce problème (l’immigration, NDLR) avec prudence. Cela signifie : 1) déterminer combien de migrants nous pouvons accueillir, 2) rappeler qu’il ne suffit pas de les accueillir mais qu’il faut également les intégrer, 3) prendre conscience des conditions dramatiques dans lesquelles vivent les migrants. J’ai l’impression que l’Italie fait tout son possible pour résoudre ces problèmes. »

Retourner les passeurs, un pari risqué

Toutefois, une autre vérité se cache derrière le tarissement des arrivées de migrants sur la péninsule. Davantage que la garde côtière libyenne, ce sont les trafiquants eux-mêmes qui ont mis fin aux départs… contre espèces sonnantes et trébuchantes. Le plus aguerri d’entre eux, Ahmad Dabbashi, alias Al Ammu, aurait, selon le Corriere della Sera, touché entre 5 et 10 millions d’euros des services secrets transalpins pour se transformer de passeur en douanier inflexible.

Ancien petit délinquant, impliqué dans un assassinat, aujourd’hui âgé d’une trentaine d’années, Al Ammu a fondé une milice de plusieurs centaines d’hommes qui règne sur la région de Sabrath, principal port de départ des migrants. Reconverti dans la « sécurité », il protégeait les installations de l’ENI, le groupe pétrolier public italien. Mais le cœur de son « business » a longtemps été le trafic de migrants, aussi bien sur les frontières désertiques de la Libye que pour les traversées vers l’Europe. En devenant gendarme plutôt que voleur, Al Ammu n’a néanmoins pas renoncé à exploiter les migrants. Détenus, maltraités, affamés et souvent violés dans des camps-prisons, ces derniers sont « vendus » comme main-d’œuvre à des entrepreneurs locaux ou rackettés, quand la famille peut payer, en échange de leur libération et de leur retour dans leur pays d’origine.

Six cent mille migrants sont à ce jour entre les mains des Seigneurs de l’anarchie libyenne, détenus dans des prisons inaccessibles aux émissaires de l’ONU ou des organisations humanitaires. Le drame des migrants africains n’est pas terminé, il est seulement en train de disparaître des radars européens pour se concentrer en Libye. En confier la solution aux voyous libyens est un pari risqué. L’histoire enseigne que le colonel Kadhafi ouvrait et fermait selon son bon désir le robinet de l’immigration clandestine pour racketter l’Europe.

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