Kiev s’est attiré les foudres des Etats de l’Europe orientale après avoir voté la limitation de l’enseignement des langues autres que l’ukrainien.

Le pays abrite des représentants de plusieurs minorités nationales de pays voisins.

Une nouvelle loi polémique a été adoptée en Ukraine. D’après le texte voté le 5 septembre par la Rada (le Parlement ukrainien), l’accès à l’enseignement dans leur langue natale sera drastiquement réduit pour les minorités ethniques vivant en Ukraine. La dernière mouture de la loi prévoit notamment, d’après les informations des médias locaux, qu’à partir de 2018 l’enseignement ne pourra être effectué dans une langue autre que l’ukrainien que jusqu’à la fin de l’école primaire. Après l’école primaire, les élèves des minorités nationales ne pourront plus suivre de cours dans leur langue natale, rapporte le site d’actualité Strana.ua, qui ajoute que l’enseignement dans ces autres langues sera complètement abrogé dès l’année 2020, y compris dans le cycle primaire.

Il est à noter que la population ukrainienne est loin d’être homogène : d’après une étude de Research & Branding Group effectuée en 2012, un peu moins de la moitié des citoyens du pays utilisent uniquement l’ukrainien pour communiquer à la maison, contre 35% qui ne parlent que le russe en famille. Parmi les nationalités présentes dans le pays, on compte des Russes, des Biélorusses, des Moldaves, des Bulgares, des Roumains, des Polonais, des Hongrois, etc. Depuis 1991, l’enseignement de l’ukrainien est obligatoire dans les écoles pour tous les élèves, à côté des matières principales qui pouvaient jusque maintenant être dispensées dans d’autres langues.

La loi, qui prévoit une transformation de tout le modèle d’enseignement, en plus des clauses polémiques, a suscité une réaction controversée à travers le pays. Ainsi, le parti Bloc d’opposition a réclamé que le président impose son veto sur cette loi qui «viole les droits de base des citoyens ukrainiens et menace de détruire le pays». Le gouverneur de la région de Transcarpatie dont la minorité hongroise représente 12% de la population, s’est démarqué lui aussi en demandant le retrait du texte qui serait, selon lui, contraire aux accords conclus par l’Ukraine avec ses pays voisins.

Colère et inquiétude en Europe de l’Est

Les pays voisins de l’Ukraine ont été prompts à dénoncer la nouvelle initiative des législateurs. La Hongrie, en particulier, qui a qualifié la loi de «coup de couteau dans le dos». Ce pays a été l’un des premiers Etats à ratifier l’accord d’association entre l’Ukraine et l’UE ; la Hongrie a également accordé, en octobre 2017, 1,95 million d’euros d’aide humanitaire à Kiev.

«C’est une honte qu’un pays qui aspire à des liens plus étroits avec l’UE ait adopté une loi complètement opposée aux valeurs européennes», a souligné le chef de la diplomatie hongroise Péter Szijjártó, cité par l’agence MTI. Il a annoncé que la Hongrie refusait d’accorder son soutien à une quelconque initiative ukrainienne sur la scène internationale tant que la loi qui «viole les droits des minorités» ne sera pas amendée. Budapest entend aussi saisir l’Organisation pour la sécurité et de la coopération en Europe (OSCE), l’ONU et le commissaire européen à l’Elargissement et à la Politique européenne de voisinage à propos de cette nouvelle loi.

La Roumanie a elle aussi exprimé son inquiétude concernant le texte. Bucarest a notamment rappelé que la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales du Conseil de l’Europe, dont l’Ukraine est signataire, prévoit la protection du droit à l’enseignement en langue natale pour les représentants des minorités nationales. De son côté, le président de la Moldavie, Igor Dodon, se disant lui aussi «très inquiet», a appelé les autorités ukrainiennes à retirer cette loi «injuste» dans un message sur Facebook en roumain et en russe.

La nouvelle loi a également attiré l’attention de la Pologne qui a annoncé, plus prudente, qu’elle en «observerait» l’application.

Moscou indigné

La réaction de la Russie ne s’est pas non plus fait attendre. Le ministère russe des Affaires étrangères a publié un communiqué dénonçant le texte adopté par la Rada, qu’il estime être «contraire à la Constitution [de l’Ukraine]». «Même si la langue russe n’est pas mentionnée dans la loi, il est évident que l’objectif des législateurs ukrainiens est une atteinte aux intérêts de millions d’habitants de l’Ukraine, et l’instauration en force du régime linguistique mono-ethnique dans un Etat multinational.»

Le problème du statut de la langue russe, largement utilisée par la population de nationalité russe ainsi que par les Ukrainiens, est redevenu d’actualité après le coup d’Etat en Ukraine de février 2014. Une loi «sur le fondement de la politique linguistique de l’Etat», adoptée en 2012, est actuellement en vigueur dans le pays. Selon cette loi, une langue minoritaire peut obtenir le statut de «langue régionale», ce qui lui donne des privilèges quasiment similaires à ceux de la langue officielle, si elle est natale pour 10% ou plus de la population d’une région. Immédiatement après le changement de pouvoir à Kiev, la Rada ukrainienne a voté l’annulation de cette loi. Cela a été l’un des facteurs ayant influencé le rejet du nouveau pouvoir par la Crimée et les régions de Donetsk et de Lougansk, majoritairement russophones. Il est à noter que le président Porochenko n’a finalement jamais signé l’abrogation de cette loi, l’initiative étant en train d’être examinée par la Cour constitutionnelle ukrainienne.

Le 7 juin 2017, le Président ukrainien Petro Porochenko a signé une loi prévoyant que les trois quarts des programmes télévisés devront être diffusés en ukrainien, une mesure visant à limiter l’utilisation de la langue russe. Plusieurs séries télévisées et films russes ont ainsi déjà été bannis de l’antenne en Ukraine. Kiev a aussi bloqué l’importation et la vente de plusieurs livres en russe dans le pays.

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