Alternative für Deutschland pourrait disposer de 86 à 89 députés dans la prochaine Assemblée à l’issue du scrutin de dimanche. L’arrivée à la chambre des députés de la droite radicale constitue un tournant dans l’histoire allemande d’après-guerre.

Le Bundestag se prépare. Au lendemain des élections de dimanche, la droite radicale va faire son entrée au Parlement allemand. Créditée de 13 % des suffrages, l’AfD pourrait disposer de 86 à 89 députés dans la prochaine Assemblée. «Nous allons changer ce pays», s’est félicité la co-tête de liste, Alexander Gauland, quelques minutes après la publication des premiers sondages des télévisions publiques, dimanche soir, en promettant de mener «une chasse» contre Angela Merkel. «Nous sommes face à un nouveau grand défi, l’entrée de l’Afd au Bundestag», a aussitôt admis la chancelière, qui s’est promis de «reconquérir ces électeurs et électrices» de l’Alternative pour l’Allemagne.

Dans son dernier discours devant les députés, avant le scrutin, le ministre des Affaires étrangères SPD Sigmar Gabriel avait fait part de son amertume «parce que je sais que lorsque je reviendrai ici, de véritables nazis auront fait leur retour à la tribune du Reichstag pour la première fois depuis 1945.» Pour la démocratie allemande, c’est d’ores et déjà un choc politique et un casse-tête organisationnel. Le règlement des débats a ainsi été modifié pour que la présidence de la séance d’ouverture ne soit pas confiée au doyen: elle aurait pu revenir au leader de l’AfD Alexander Gauland, 76 ans, qui récemment encore proposait aux Allemands «d’être fiers de leurs soldats durant la Seconde Guerre mondiale». Personne ne sait non plus avec certitude où ces nouveaux députés se mettront assis. Les instances du Bundestag devront en débattre parce que s’ils se placent à la droite de l’hémicycle, ils se trouveront alors au plus proche des bancs du gouvernement…

Angela Merkel est-elle la «mère de l’AfD», comme l’a écrit Der Spiegel dans un éditorial d’une extrême dureté? Presque chaque meeting de campagne de la chancelière a été perturbé par des sympathisants de l’Alternative für Deutschland qui la dénoncent comme une «traitre au peuple» ou qui scandent des «Merkel dégage» pour couvrir sa voix. Ils conspuent sa politique d’asile et d’accueil d’une immigration «musulmane», l’accusent de dilapider leur épargne pour sauver l’Europe, regrettent qu’avec elle l’Allemagne ait pris ses distances avec la Russie, se plaignent de leur situation sociale.

Angoisses identitaires

Pour relayer cette haine, Alice Weidel, la tête de liste de l’AfD, a promis de demander au Bundestag «la mise en place d’une commission d’enquête sur la politique migratoire d’Angela Merkel». Elle voudrait aussi la traîner devant un tribunal. Pour elle, la chancelière «a mis en danger» l’Allemagne. Alice Weidel a aussi mené campagne en promettant une «immigration négative». Pour leur dernière conférence de presse programmatique, lundi dernier, Weidel et Gauland avaient enfin choisi deux thèmes: l’islam et la criminalité. «L’Allemagne est devenue un refuge pour les criminels et les terroristes du monde entier», a accusé Alice Weidel.

2015 a été l’année de la deuxième naissance de l’AfD. Le parti n’était encore qu’une petite formation eurosceptique protestataire à l’avenir incertain, puisqu’en 2013 l’AfD avait raté son entrée au Bundestag avec seulement 4,9 % quand il en fallait 5 %. Mais la crise des migrants a réveillé les angoisses identitaires allemandes et l’AfD, qui a atteint jusqu’à 15 % d’intentions de vote dans les sondages, s’est installé dans les parlements régionaux. Seuls les excès de Björn Höcke, responsable de l’AfD en Thuringe, ont entravé son ascension. Il avait regretté «la culture de la honte» dans la mémoire allemande. Pour certains sympathisants de l’AfD, qui ne revendiquent aucune nostalgie du nazisme, une limite inacceptable avait été franchie.

L’électorat de l’AfD est plus complexe que l’agrégation des quelques courants d’extrême droite marginaux. Le parti puise surtout ses ressources parmi les déçus des partis traditionnels et des abstentionnistes. «Pour ces électeurs, il y a un sentiment d’impuissance dans la démocratie allemande: peu importe ce qu’ils disent, Angela Merkel reste», explique Timo Lochocki, spécialiste des populistes au German Marshall Fund à Berlin. L’incapacité de la CDU/CSU à incarner une politique conservatrice a laissé un espace à l’AfD tout comme le sentiment d’indifférenciation au sein de la grande coalition.

«Une césure historique»

L’Allemagne, en raison de son passé nazi, demeura longtemps l’un des rares pays européens à ne pas connaître de poussée de grande ampleur de mouvements identitaires et anti-migrants. Une évolution que connaissent depuis longtemps ses voisins français, néerlandais ou autrichien. Si d’anciens nazis ont été élus députés au Bundestag jusque dans les années 80, le résultat de dimanche «est une césure historique», analyse l’historien Michael Wolffsohn. «Pour la première fois, un parti nettement à droite du centre et à certains égards d’extrême-droite sera représenté au Bundestag». L’Afd, dont une frange souhaite un rapprochement avec le Front national français ou le FPÖ autrichien, a radicalisé son discours depuis sa création, adoptant la stratégie inverse d’une Marine Le Pen qui a cherché au contraire à «dédiaboliser» le FN. Partisan d’une sortie de l’Allemagne de l’euro, l’AfD prône des positions traditionnelles sur la famille. Climato-sceptique, il réclame également l’annulation de l’Accord de Paris sur le climat.

L’Alternative für Deutschland devrait donc devenir la troisième force politique au Bundestag, derrière la CDU/CSU et le SPD. L’enjeu est symbolique mais aussi très concret: dans cette configuration et en cas de nouvelle grande coalition, l’AfD serait promue au rang de leader de l’opposition avec les droits qui vont avec, comme de prononcer un discours après la chancelière lors des débats parlementaires ou d’obtenir la présidence de la commission des finances. «La République va changer», prédit le politologue Fabian Virchow. «Au Bundestag, on va assister à un durcissement des affrontements verbaux (…). Les autres partis vont se déplacer un peu vers la droite sur les questions d’ordre et de sécurité», juge le chercheur.

Angela Merkel avait cru au reflux de l’AfD une fois la crise des migrants terminée. Le flux des réfugiés a été drastiquement réduit, mais la droite radicale s’est installée. Elle ne devrait pas disparaître avant longtemps du paysage politique allemand.

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