(le début)

Jumaa Hussein, 51 ans, est, lui, resté treize jours dans la cellule numéro 3 du stade. Il n’a pas été torturé, il a seulement entendu les cris.

Ce gros négociant fait partie des notables de Raqqa, où il possède alors vingt immeubles, trois moulins et une station-service. Lui aussi a été arrêté plusieurs fois. Parce que ses activités l’obligent à sortir de la ville pour aller s’approvisionner à l’extérieur, les djihadistes lui infligent une « rééducation ». Il se souvient être resté plus d’un mois avec 45 autres personnes, pour la plupart des jeunes hommes revenus d’Alep, de Hassaké où ils faisaient leur service militaire dans l’armée syrienne, pour un apprentissage intensif du Coran version Daech. Leurs maîtres ? Trois Saoudiens « placés sous la responsabilité d’un Français ».

Comme tous ceux qui ont un patrimoine, Jumaa doit se soumettre à des taxes qui s’apparentent à du racket : 1 000 dollars pour un camion de sucre, 700 pour les chargements de fers à béton, 300 pour un transport de ciment. Les choses se compliquent lorsque les djihadistes mettent en place leur propre monnaie, qu’on ne peut se procurer que dans les trois bureaux de change de la ville. Pas de billets, mais des pièces de cuivre, d’argent et d’or, des dinars de différents montants : une pièce en cuivre vaut 10 livres syriennes ; une en argent, 2 dollars ; une en or, 155 dollars.
Jumaa a d’abord été arrêté une semaine parce que son blé était jugé de mauvaise qualité. Le juge, un Irakien, le libère contre une amende de 35 millions de livres syriennes. Quelques semaines plus tard, c’est une livraison de coton qui est mise en cause : les djihadistes viennent d’en interdire l’importation. Il doit trouver 7 millions de livres syriennes pour éviter la prison. C’est enfin une dénonciation pour collaboration avec les forces kurdes qui lui vaut d’être emmené au stade, où les membres de Daech enferment en priorité ceux qu’ils soupçonnent de trahison.

Jumaa insiste : il n’a pas été maltraité. Dans la cellule qu’il partage avec 14 autres détenus, il dit avoir été « comme à la maison, ou presque ». On dirait qu’il ne veut se fâcher avec personne. Régulièrement, lui et ses codétenus sont extraits de leur cellule pour visionner des vidéos de combats et d’exécutions. Des châtiments auxquels Jumaa a assisté plusieurs fois, sur les places Al-Dasi et Al-Naïm : « Le condamné portait autour du cou un panneau sur lequel était écrit ce pour quoi il était condamné. » Jumaa évoque ainsi le sort de Fadi, 30 ans, décapité pour espionnage, accusé d’avoir transmis à la coalition des photos permettant de désigner des cibles. Ce qui lui aurait rapporté 100 dollars. Les corps, les têtes sont exposés deux ou trois jours durant. Ce stade où il était « comme chez lui », Jumaa l’a fui à la faveur d’une frappe aérienne. Mais, sûr d’être tué s’il était repris, il a préféré aller s’expliquer devant un juge qui l’a acquitté.

Ismaël, lui, est arrivé exsangue dans l’enceinte du tribunal islamique où, « contre toute attente », le juge, un Saoudien, a cru en sa bonne foi. Il est libéré au début du mois de novembre 2015, juste avant l’attaque du 13 novembre à Paris. Un jour de fête pour les djihadistes. « Ils ont placé un écran géant sur Al-Naïm et y ont diffusé des images de l’attaque », raconte Jumaa.

Retourné à sa vie de pharmacien, Ismaël a organisé le départ clandestin de sa mère et de ses six frères et sœurs. Ils ont pu rejoindre Damas il y a six mois. Dès le lancement de l’offensive sur Raqqa par les FDS, les Forces démocratiques syriennes, Ismaël a troqué sa blouse contre l’uniforme. Il a pris les armes, « pour débarrasser définitivement mon pays de ces terroristes ». Mais il a une obsession : retrouver ses anciens voisins, ses deux tortionnaires. « Je me battrai pour ça jusqu’à la mort. Mon seul espoir est qu’ils n’aient pas été tués dans la bataille. Je n’abandonnerai jamais, je veux les tuer de mes propres mains».

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