Le premier ministre français, Édouard Philippe, n’a pas tardé à présenter ses «félicitations républicaines» au leader de Pè a Corsica (Pour la Corse).

Le nationaliste Gilles Simeoni est sorti grand vainqueur du scrutin de dimanche, avec 56,5 % des suffrages exprimés. À Paris, le chef du gouvernement s’est donc dit prêt à rencontrer l’homme fort de l’île dès l’installation, en janvier, de la toute nouvelle Collectivité. En effet, la fusion des deux Conseils généraux (de Corse du Sud et de Haute-Corse) et de l’actuelle Collectivité territoriale de Corse était à l’ordre du jour de ce scrutin qui n’a pourtant rien d’une simple réorganisation institutionnelle. C’est bien de l’avenir de l’île de Beauté qu’il fut question.

Pour preuve, la classe politique traditionnelle a été laminée, noyée sous une marée de drapeaux à tête de Maure et de chants nationalistes. La gauche a totalement disparu du paysage: elle n’aura aucun des 63 sièges de la future assemblée. Quant à la droite, elle paie le prix fort de ses divisions, deux listes s’affrontant, les «corsistes» de Jean-Martin Mondoloni (18,29 %) et la liste officielle Les Républicains, portée par Valérie Bozzi (12,57 %). Enfin, il faut noter l’absence totale d’effet «En Marche». Tête de liste macroniste, le maire de Bonifacio, Jean-Charles Orsucci, a fait «pschitt», plafonnant à un peu plus de 12%. Plus surprenante est la désintégration du Front national (à peine plus de 2% des voix au premier tour).

L’île de Pauvreté

Cela dit, le triomphe des nationalistes ne leur a pas fait perdre la tête. Les effluves enivrants de la victoire dissipés, le président de l’Assemblée de Corse, l’indépendantiste Jean-Guy Talamoni, a dressé tout l’enjeu de cette victoire historique. La vraie question demeure celle d’une autonomie renforcée: «Il est certain qu’actuellement nous manquons de leviers. Les nationalistes ne demandent pas un euro de plus au contribuable français. Nous réclamons le transfert de fiscalité des impôts payés par les Corses.»

Traditionnellement considérée comme un territoire pauvre, la Corse aspire au développement. L’île cherche une troisième voie au clanisme et au clientélisme qui la minent depuis des décennies. Le constat est cruel: un insulaire sur cinq vit sous le seuil de pauvreté dans une île où l’industrie a disparu. Le tourisme représente 31 % d’un PIB comparable à celui de l’île de… Mayotte. Cette situation ne pouvait que favoriser une poussée nationaliste initiée en 1975 par Edmond Simeoni – père de Gilles – au travers du sanglant coup d’éclat fondateur du nationalisme corse: l’occupation de la ferme d’Aleria sur fond de violences. Deux gendarmes ont été tués dans l’assaut.

Bras de fer avec Macron

Aujourd’hui, les «natios», comme on dit là-bas, ont provisoirement rangé au vestiaire cagoules, fusils et explosifs, pour entamer d’âpres négociations autour de l’évolution institutionnelle. Emmanuel Macron fut certes très séducteur face aux nationalistes durant la campagne de la présidentielle, mais il a depuis déçu sur l’île de Beauté, comme dans d’autres régions françaises, en parlant de «rigueur budgétaire». «Son gouvernement n’a pas été jusque-là très ouvert au dialogue. Macron n’a pas été en conformité avec les engagements pris durant sa campagne», déplore Jean-Guy Talamoni.

Une Constitution à réviser
L’iceberg qui se dresse face à ce nouveau statut d’autonomie porte sur des points essentiels. L’adoption d’un statut de résident censé freiner la spéculation immobilière, la coofficialité de la langue corse (à côté du français), l’amnistie des prisonniers politiques sont autant de motifs de brouille. Trois épines bien pointues dans le pied du président Macron. Les convictions républicaines très affirmées du chef de l’État sont peu compatibles avec cette remise en cause de principes fondateurs sur une partie du territoire. Du coup, les cartes posées sur la table des négociations par les nationalistes pèsent bien lourd. Elles requièrent une modification de la Constitution approuvée par les trois cinquièmes du Congrès, réunissant pour l’occasion députés et sénateurs.

Gilles Siméon juge, lui, que jamais les conditions n’ont été aussi bien réunies «pour que la question corse se règle de façon apaisée et durable par une solution politique». On peut répliquer que jamais la corde entre l’île et le continent n’a été aussi tendue…

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