L’Arabie saoudite, redoutée pour son ultra-conservatisme et l’application de la charia, s’ouvre à une nouvelle ère.

Ce lundi 11 décembre, les autorités saoudiennes ont annoncé la levée de l’interdiction de salles de cinéma dans le pays. Susceptible à entrer en vigueur à partir de janvier, les premières salles sont attendues pour mars 2018. L’économie saoudienne espère l’émergence d’un secteur pesant 24 milliards de dollars (20 milliards d’euros) et la création de 30 000 d’emplois directes. Ahmed al-Mulla est le fondateur du Saudi Film Festival à Dammam dont la cinquième édition aura lieu en mars 2018 et aussi directeur de la société pour la promotion de la culture et des arts saoudiens (Sasca). Entretien.

RFI : Pourquoi l’Arabie saoudite a enfin levé l’interdiction pour les salles de cinéma ?

Ahmed al-Mulla : L’Arabie saoudite s’efforce à entrer dans une nouvelle ère, avec une nouvelle vision. Les derniers 30 ans, la culture et les arts ont été sous pression des autorités religieuses. Beaucoup de styles de vie – surtout dans la culture et les arts – ont été interdits. Aujourd’hui, on a une nouvelle vision et on espère qu’il y aura un vrai changement. Une possibilité pour retrouver une vie normale, c’est le cinéma, mais aussi la musique et d’autres expressions artistiques.

Est-ce que cette annonce vous a surpris ?

Non, pour moi, ce n’est pas une surprise, parce que je montre déjà depuis 2006 des films en Arabie saoudite dans des cercles de littérature, à Dammam, mais aussi au siège de la société pour la promotion de la culture et les arts saoudiens. Il y a beaucoup de cinéastes indépendants qui travaillent dans la scène underground et créent leurs courts métrages sans aucune aide. Ils ont toujours montré leurs films en dehors de leur propre pays, dans des festivals dans le monde entier. Quand on a lancé notre Festival de films à Dammam, on a eu beaucoup de problèmes, on a dû beaucoup lutter. Mais, année après année, on a eu le sentiment que le cinéma monte dans le pays. C’était juste une question de temps. Et on a tout fait pour que cela se fasse le plus rapidement possible. Et on espère d’avoir un nouveau futur devant nous.

Quand la première salle de cinéma ouvrira-t-elle ses portes en Arabie saoudite ?

Jusqu’à aujourd’hui, il n’existe aucune salle de cinéma commercial en Arabie saoudite. Il y a quelques salles dans quelques universités, entreprises ou dans mon ONG Sasca. Pour des films commerciaux, cela sera une première. En janvier, ils vont faire une demande pour les licences. Même beaucoup centres commerciaux se sont déjà préparés pour cette ouverture. Tout cela démarre dès janvier 2018.

Quels genres de film seront projetés dans ces nouvelles salles de cinéma et où seront les limites par rapport à la politique, à la religion ou aux scènes érotiques ou de violences ?

Je ne fais pas partie du cinéma commercial, mais normalement le cinéma commercial sait très bien jouer avec les limites imposées. Ils vont faire les compromis nécessaires avec les autorités pour que cela marche. En tant que directeur du Festival de films en Arabie saoudite, je suis très content que le public verra des films du monde entier, mais j’espère qu’on n’oublie pas de créer notre propre industrie cinématographique pour permettre à des films saoudiens d’être compétitif.

Haifaa al-Mansour, la première cinéaste femme de l’Arabie saoudite, qui sortait en 2013 Wadjda, le premier long métrage jamais produit et tourné en Arabie saoudite, et qui vient de remporter avec Miss Camel l’IWC Filmmaker Award au Festival international de Dubaï, a réagi ce lundi 11 décembre sur Twitter : « It is a beautiful day in #SaudiArabia ! » Est-ce aussi une belle journée pour l’industrie cinématographique en Arabie saoudite et pour montrer dorénavant des films comme Wadjda en Arabie saoudite ?

Oui, bien sûr. Montrer des films ouvre une société. C’est notre but et je souhaite que les autorités fassent encore un pas de plus, par exemple, supporter les réalisateurs saoudiens, créer des écoles de cinéma, organiser des stages et protéger la création cinématographique.

Appelé Vision 2030, ce plan ambitieux initié par le jeune prince héritier Mohammed ben Salmane prévoit l’ouverture de 300 cinémas avec plus de 2 000 écrans de projection, d’ici 2030, selon le ministère de la Culture et de l’Information. A l’horizon 2030, à votre avis, combien de films saoudiens seront produits chaque année ?

Aujourd’hui, il y a entre cent et deux cent courts métrages par an. L’année dernière, l’Arabie saoudite a produit cinq longs métrages. En 2030, j’espère que nous aurons une véritable production cinématographique. Pour l’instant, on a juste décidé d’ouvrir des salles de cinéma et on doit faire attention que des grandes industries du film comme Hollywood et d’autres acteurs mondiaux n’occuperont pas toute le territoire et à la fin on ne produira même pas un seul film.

Pour l’instant, l’Arabie saoudite se retrouve à la 168e place sur le classement de la liberté de la presse. Est-ce que l’ouverture culturelle annoncée par les autorités permettra aussi de s’améliorer dans ce domaine de la liberté de la presse et d’expression ?

Naturellement. Je pense que ce mouvement est en marche. Et j’espère que cette évolution sera solide. Les derniers 30 ans, on a beaucoup lutté. Il y avait toujours cette question s’il fallait partir pour être heureux. Aujourd’hui, il y a un changement. Il y a de l’espoir et un message fort pour l’avenir. Je suis sûr qu’on se dirige d’une manière saine vers 2030. Dans notre comité, il y a beaucoup de jeunes et ils souhaitent vivre une vie juste.

 

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