Longtemps une règle de la société coréenne, l’entraide familiale s’effrite en Corée du Sud, avec comme résultats que de nombreuses personnes âgées et des jeunes sont laissés pour compte. Rencontre avec un prêtre italien qui veut changer les choses.

Le prêtre italien Vincenzo Bordo accueille chaleureusement ses convives alors qu’ils font leur entrée dans la grande cafétéria de la mission Anna’s House qu’il a fondée à Seong Nam, une ville d’un million d’habitants en périphérie de Séoul. Le prêtre les salue dans un coréen impeccable, parvenant parfois à les faire sourire.

Le charismatique prêtre de la congrégation des oblats et son équipe de bénévoles offrent tous les jours des repas gratuits à près de 500 sans-abri. La majorité d’entre eux sont des personnes âgées abandonnées de tous. La situation des personnes du troisième âge est un véritable problème social en Corée du Sud. Une personne âgée sur deux n’est plus en mesure de subvenir à ses besoins, en raison notamment de l’effritement de l’entraide familiale.

Les enfants coréens n’ont plus la capacité d’aider leurs parents comme l’exige la tradition confucéenne. Ils sont pris à la gorge notamment par les coûts astronomiques de l’éducation de leurs enfants et par la difficulté de trouver des emplois bien rémunérés. Il y a plus de 11 000 sans-abri en Corée du Sud et 66 % d’entre eux sont des personnes âgées.

Le père Vincenzo Bordo s’est aussi investi d’une autre grande mission, celle de secourir les fugueurs et les enfants de la rue. Ils sont 280 000 en Corée du Sud et il y en a de plus en plus chaque année. Ces jeunes ont subi des violences physiques, morales ou sexuelles. Pour contrer le problème, le gouvernement a créé 114 refuges dans tout le pays. Toutefois, seulement 40 % de ces enfants et adolescents les ont fréquentés. La grande majorité d’entre eux seraient laissés à eux-mêmes si ce n’était de l’initiative humanitaire du prêtre italien.

« Quand je suis arrivé ici en 1992, me dit le père Vincenzo Bordo, j’ai constaté qu’il y avait une belle vie communautaire. Les Coréens étaient solidaires entre eux. Par contre, au fur et à mesure qu’ils se sont enrichis, il y a eu moins de place pour l’entraide et le souci des autres. Plusieurs familles sont devenues dysfonctionnelles. La Corée est en train de changer très rapidement pour les bonnes et les mauvaises raisons. »

Selon les données du gouvernement coréen, en 2014, 60 % des enfants de la rue ont fui leur maison en raison de conflits avec leurs parents. Le prêtre italien attribue notamment ce phénomène à la loi coréenne concernant le divorce, où la garde légale des enfants revient automatiquement au père. Mais celui-ci trouve souvent la charge trop lourde et se remarie avec une nouvelle femme. Souvent la belle-mère, ajoute le prêtre, ne s’entend pas avec les enfants de son mari. Le niveau de violence verbale augmente alors à un tel point que les enfants ne se sentent plus aimés ni acceptés dans leur propre famille et préfèrent partir.

« Les garçons viennent ici. Plusieurs d’entre eux ont quitté leur famille et ont abandonné l’école. »

Chaque année, le père Vincenzo Bordo accueille 200 garçons de la rue de Seong Nam dans les quatre maisons de l’organisation caritative Anna’s House qu’il a aménagées. Ces enfants malmenés par la vie y recevront des soins et suivront des thérapies. Le but est de les réintégrer dans leurs familles. Ceux qui n’y retourneront pas seront pris en charge par le père italien. Ils seront logés, nourris et encouragés à poursuivre leurs études. Le plus jeune résident de la mission Anna’s House a 2 ans et demi, son père est un jeune fugueur qui a été pris en charge par l’équipe du prêtre.

Mais, selon le père Bordo, on est loin du compte. Il a constaté que 90 % des jeunes de la rue refusent d’aller dans les refuges et disparaissent sans laisser de trace. Ces jeunes deviennent extrêmement vulnérables aux dangers de la rue, dont la violence, les délits criminels et la prostitution. Plus ils y restent longtemps, plus les conséquences sont catastrophiques.

Cette génération récalcitrante à recevoir de l’aide a été surnommée par le prêtre italien, la génération « des téléphones intelligents ». Ils ne font plus confiance aux adultes, même ceux qui veulent les aider. Ils préfèrent rester entre eux dans la rue ou dans des logements de fortune. Ils détestent la Corée, qu’ils estiment trop hiérarchique, et sont égocentriques. Les convaincre de venir dans un refuge ou d’accepter de l’aide n’est pas une simple affaire.

Le prêtre italien a décidé d’aller à la rencontre des jeunes en sillonnant, le soir venu, les rues et les parcs de Seong Nam. ll a créé un service d’autobus, appelé « Agit » qui se déplace quatre soirs par semaine, de 18 h à minuit. La première étape est de convaincre ces adolescents méfiants du monde adulte de monter à bord de l’autobus et d’amorcer un dialogue.

L’initiative du père Vincenzo Bordo a porté ses fruits. En 2016, le missionnaire et son équipe ont rencontré 14 000 jeunes garçons et filles de la rue. Quelque 6000 d’entre eux ont accepté de monter à bord de l’autobus pour parler avec des personnes-ressources. Mais les 8000 autres, la majorité, ont préféré s’abstenir.

Le soir où nous avons accompagné le prêtre italien, l’autobus Agit a terminé son parcours dans un parc de Seong Nam, où il régnait une ambiance festive. Les jeunes pouvaient manger de la restauration rapide, s’amuser tout en consultant leur précieux téléphone intelligent, mais aussi parler à des bénévoles, tels un avocat ou un médecin.

Le prêtre italien a esquissé un grand sourire. Il était content, la soirée s’était bien passée. Je lui ai dit que j’avais l’impression que ces enfants étaient comme les siens.

« L’amour est la seule raison qui me guide dans mon travail. Les enfants, les adolescents ont le droit d’être nourris, aimés et protégés. Ce sont leurs droits fondamentaux. Quand la famille ne peut plus les aider, quand l’État est absent, quelqu’un doit le faire à tout prix. C’est comme une chaîne. Quelqu’un doit la briser en leur démontrant de l’amour, de la solidarité et de la compassion. On veut les aider à prendre un nouveau départ dans la vie. »

En quittant le parc, j’ai fait la rencontre de Jiseop, un adolescent de 16 ans. Il m’a raconté son histoire, celle d’un père violent qui l’a poussé à déserter la maison familiale. Il se dit très intéressé par les activités organisées par le prêtre italien. « Lui, au moins, nous écoute vraiment ».

Son petit frère a été placé dans une des maisons de l’organisation caritative, bien à l’abri et en sécurité. Malgré sa vie difficile, Jiseop garde espoir. Quand je lui demande ce qu’il veut faire dans la vie, il me répond avec aplomb et confiance qu’il sera un jour un grand barista.

Si le père Vincenzo Bordo l’entendait, il en serait très fier.

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