Le 6 février 1918, le Parlement britannique accorde aux femmes de plus de 30 ans le droit de vote. Après plus de 50 ans de combats, suffragistes et suffragettes remportent là leur première victoire.

Lorsqu’ils valident la loi sur la Représentation populaire le 6 février 1918, les députés britanniques achèvent un long bras de fer avec la Chambre des lords. Pendant des mois, les deux chambres du Parlement se sont écharpées sur ce texte donnant l’accès au vote à tous les hommes majeurs et aux femmes de plus de 30 ans. Car jusque-là, le suffrage est censitaire, exclusivement masculin et réservé à ceux pouvant justifier de l’occupation d’un logement de manière ininterrompue pendant les douze mois précédant le 15 juillet écoulé, comme le rappelle dans un article Véronique Molinari, professeure de civilisation britannique à l’université de Grenoble-Alpes.

C’est également la fin d’un combat engagé 50 ans plus tôt. En 1866, une pétition réclamant le droit de vote pour les femmes est présentée au Parlement qui s’apprête à voter un amendement pour étendre le suffrage à la classe ouvrière. Les féministes s’engouffrent dans la brèche, aidées par le philosophe et député John Stuart Mill. Plus riches et plus instruites, pourquoi ne pourraient-elles pas y prétendre, elles aussi ? Leur demande est retoquée.

« Une première pétition avait été déposée dès 1832 lorsque le Parlement avait voulu étendre l’accès au vote aux hommes de la classe moyenne, précise Véronique Molinari. Les féministes avaient fait valoir que le mot ‘homme’ était un terme générique pour que la réforme soit également appliquée aux femmes. »

Dans cette Angleterre victorienne du XIXe siècle, les femmes n’ont pas plus de droits qu’un enfant ou un criminel. L’accès à la propriété, à l’enseignement supérieur, et donc aux professions les plus rémunératrices, leur est refusé. Leur rôle se résume à procréer et s’occuper du foyer. Et lorsqu’elles travaillent, à métier équivalent, leur salaire est trois fois inférieur à celui d’un homme. « Les femmes étaient des citoyens de seconde classe », observe June Purvis, professeure à l’université de Portsmouth, dans le documentaire Les suffragettes, ni paillassons ni prostituées, de Michèle Dominici.

Les femmes mariées n’ont quant à elles aucun statut légal en tant qu’individu. Il faut attendre 1884 pour qu’une nouvelle loi accorde aux épouses le droit de posséder leur propre corps. Désormais considérées comme des individus à part entière, plus rien ne les empêche à prétendre à tous les autres droits.

Les suffragistes accentuent leur pression sur les députés pour les convaincre que les femmes peuvent également être des citoyennes. « Au début, ces idées circulent seulement dans les milieux instruits par le biais des journaux suffragistes, des revues progressistes ou de pamphlets. La presse traditionnelle s’engage très peu. Le Times, par exemple, se contente de publier des comptes rendus de réunions », note Véronique Molinari.

Le mouvement prend de l’ampleur, les pétitions se multiplient. En 1897, Millicent Fawcett rassemble toutes les sociétés suffragistes du pays sous la bannière de la National Union of Women’s Suffrage Society (NUWSS). Mais la mobilisation ne se concrétise pas au Parlement, faisant naître une profonde frustration chez certaines militantes. En 1903, Emmeline Pankhurst et ses filles fondent avec quelques autres femmes la Women’s Social and Political Union (WSPU). Leur slogan : « Des actions, pas des mots ». Leur objectif : attirer l’attention du grand public sur leur cause. Quitte à le heurter.

Tandis que les suffragistes poursuivent leur inlassable entreprise de lobbying auprès des députés, les activistes du WSPU misent sur la confrontation et multiplient les coups d’éclats. Elles perturbent les réunions publiques, organisent des rassemblements et vont jusqu’à s’enchaîner aux lampadaires ou aux grilles du Parlement. Les classes ouvrières rejoignent le mouvement. La lutte pour le droit des femmes s’échappe définitivement de la seule sphère politique pour gagner l’opinion publique.

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