Dans le roman de Ian Fleming Casino Royale, James Bond a affaire au redoutable agent Le Chiffre, trésorier du SMERSH, le bureau soviétique pour contre-espionnage et d’assassinat.

Le journaliste Jean-Baptiste Naudet semble avoir été marqué par ce roman, puisque selon lui c’est le SMERSH qui a assassiné Sergueï Skripal.

Dans la réalité, le service SMERSH (Смерш : SMIERt’ CHpionam soit « mort aux espions ») a existé de 1943 à 1946, pour tenter d’éliminer les espions (et des dissidents…) dans l’URSS en guerre contre l’Allemagne nazie, donc à une époque où ces espions représentaient une menace existentielle immédiate. C’était plus précisément un ensemble de trois services, dont l’un dirigé par le redoutable Lavrenti Beria. Après 1946, le SMERSH n’existe plus que dans la littérature.

Concernant la « cible » de l’attentat, J-B Naudet explique « La Russie agirait ainsi selon la doctrine classique des services soviétiques, puis russes, selon laquelle on ne peut échapper à sa punition. »

En réalité, Sergueï Skripal avait passé cinq ans et demi en prison pour haute trahison, avant de profiter d’un échange d’espions entre les États-Unis et la Russie : il a donc bel et bien été puni. L’idée de tuer un ancien espion qui ne représente plus aucun intérêt depuis de nombreuses années est absurde, et ne se base que sur un préjugé selon lequel les Russes seraient des bêtes assoiffées de sang, ce que les médias occidentaux semblent vouloir clamer à tout bout de champ. N’en déplaise à J-B Naudet, la Russie n’est pas dirigée par des incompétents, et le gouvernement russe comprend évidemment les risques qu’un tel meurtre impliquerait, et le fait que cela n’apporterait rien de bon. L’idée de « dissuader les candidats à la trahison » est inepte, puisque si la Russie s’amusait à assassiner les agents doubles pro-américains, elle s’exposerait immédiatement à la réciproque, le meurtre des agents doubles américains espionnant pour le compte de la Russie, et en premier lieu celui des agents échangés contre Skripal.

J-B Naudet enchaîne avec des précédents « brillamment » maltraités par la presse occidentale, à commencer par l’empoisonnement de Litvinenko, qui n’est peut-être pas aussi évident que ce que beaucoup avancent : Maksim Litvinenko, le frère d’Aleksandr, habite à Rimini et a expliqué au Mirror que l’accusation contre Poutine n’a aucun sens (de fait, il n’y a pas de mobile), et que son père aussi est certain que les autorités russes ne sont pas impliquées et qu’il s’agit d’un coup monté.

En outre, Aleksandr prévoyait de retourner en Russie, ce qui indique qu’il n’avait aucune crainte des autorités russes. La famille de Litvinenko a exigé l’exhumation d’Aleksandr pour pouvoir vérifier la présence de polonium, mais les autorités britanniques ont refusé. Maksim estime qu’aujourd’hui, ce serait trop tard : il ne reste en effet que le milliardième du polonium 210 qui était présent le jour de la mort de Litvinenko. Il estime aussi que son frère a pu éventuellement être tué par du thallium, qui est un poison utilisé à plusieurs reprises par des Britanniques, y compris sous forme de thé empoisonné. Nous ne savons pas qui a assassiné Aleksandr Litvinenko, mais une chose est sûre : présenter la version « Poutine l’a tué ! » comme une évidence dénote un manque criant d’esprit critique.

L’autre précédent brandi par J-B Naudet comme une preuve de la malveillance habituelle de la Russie est un ragot étrange concernant un soi-disant dossier russe pour faire chanter le Président américain, qui semble avoir été lancé pour faire tomber Trump avant même son inauguration. Ce ragot, qui ne se basait sur aucun élément concret, semble avoir fait « pschit ! » depuis des mois, ou du moins il n’est toujours pas soutenu par le moindre élément de preuve sérieux.

Concernant l’arme, J-B Naudet se surpasse : « le “Novitchok”, du programme “Foliant”, produit exclusivement en Russie, permet à la fois de diriger très fortement les soupçons sur les Russes, sans toutefois pouvoir formellement prouver leur culpabilité. ». Une simple consultation de Wikipédia aurait appris à cet amateur de romans d’espionnage que les tests soviétiques sur ces armes chimiques se tenaient en Ouzbékistan. Selon l’ambassadeur britannique en Ouzbékistan de l’époque, Craig Murray, tous les stocks du site ont été détruits et son équipement a été enlevé par le gouvernement des États-Unis.

La personne qui a révélé l’existence du Novitchok est un chimiste de nationalité russe et d’ethnie tatare du nom de Vil Mirzaïanov, qui vit aux États-Unis depuis les années 1990, et ce, après son procès pour trahison. Il affirme que seule la Russie pourrait avoir utilisé le Novitchok pour tuer Skripal.

Problème : Mirzaïanov, dont on imagine qu’il a été au moins approché par les États-Unis, est un militant ouvertement anti-Poutine, et « oublie » de mentionner qu’il a apporté et publié en 2008 (disponible sur Amazon au moins depuis 2009) la formule du Novitchok aux États-Unis. Il a expliqué à un journal russe d’opposition qu’il a publié cette formule en espérant que cela empêcherait à tout jamais le Novitchok d’être utilisé (puisqu’il perdait son avantage d’être une arme secrète).

Mirzaïanov pourrait avoir des motifs nationalistes à accuser la Russie. Le journal Argoumenty i Fakty explique qu’il a commencé à se rapprocher des nationalistes tatars après avoir émigré. Depuis 2008, il se dit chef du «gouvernement en exil du Tatarstan ». Année décidément très riche pour ce personnage puisqu’en décembre son « gouvernement » a publié une déclaration d’indépendance du Tatarstan. Cette déclaration dénonce la répression du gouvernement russe contre les Tatars. Notamment, selon la déclaration, la Russie interdit l’enseignement en langue tatare (en réalité pour l’année 2017-2018, il reste 724 écoles enseignant en langue tatare, il y en avait plus en 2008), et des Tatars sont torturés et jetés en prison s’ils possèdent chez eux des livres musulmans (en réalité en 2005 a été inaugurée à Kazan la plus grande mosquée d’Europe hors d’Istanbul). Bref, sa « medjlis » (assemblée législative d’un pays ou groupe musulman) est une organisation cherchant à semer la division en Russie en répandant des accusations mensongères de répression, et on comprend mieux pourquoi les Occidentaux accordent tant d’intérêt à l’opinion de ce Vil Mirzaïanov, et pourquoi il pourrait chercher à nuire à la réputation de la Russie. On conclura en notant qu’un des scientifiques très impliqués dans le programme Novitchok vit aux États-Unis depuis plus de 20 ans, dans que cela ne semble gêner les journalistes les plus paranoïaques…

En outre, si les autorités britanniques ont pu affirmer aussi rapidement que Skripal a été empoisonné par du Novitchok, c’est peut-être qu’elles disposaient d’un échantillon. Si elles disposent vraiment d’un échantillon, alors les autorités britanniques sont aussi à mettre sur la liste des suspects. De fait, la Russie a mis fin à son programme d’armes chimiques en 1992 et certains spécialistes soviétiques ont alors émigré aux États-Unis, en Angleterre et quelques autres pays pour y continuer les recherches sur le Novitchok après la fin de l’URSS.

La Russie, de son côté, a ratifié en 1997 la convention sur l’interdiction des armes chimiques, qui ont donc été progressivement détruites. Certains échantillons ont pu cependant « disparaître » en violation de toutes les règles (particulièrement dans les années chaotiques qu’étaient les années 1990), comme l’indique l’enquête d’un crime survenu peu avant cette ratification. Le banquier Ivan Kivelidi a été tué en 1995 par un agent innervant synthétisé par un chimiste ayant travaillé sur les agents innervants soviétiques, Igor Rink, père de Léonid Rink, (à moins que Léonid Rink et Igor Rink ne soient la même personne, c’est une des bizarreries annexes de cette affaires). Cet agent innervant était peut-être un poison de la famille « Novitchok » (qui s’appelait rarement Novitchok en Russie ou en URSS, mais simplement VR). Il était si puissant qu’en plus du banquier, sa secrétaire et son médecin légiste sont morts. Le 27 octobre 2017, toutes les armes chimiques russes avaient été détruites. Ces destructions sont contrôlées par un organisme de l’ONU, l’Organisation pour l’Interdiction des Armes Chimiques (OIAC).

Finalement, affirmer que les Russes sont coupables parce que l’arme utilisée appartient à une famille d’agents innervants développés en URSS est à peu près aussi absurde que d’affirmer que le coupable d’un empoisonnement au gaz moutarde serait forcément le gouvernement allemand parce que Bayer est une entreprise allemande.

Terminons en notant que, pour nos médias, Poutine fait assassiner ses opposants à 1 % en bas du Kremlin avec un revolver, mais fait traverser l’Europe à une substance hautement dangereuse pour révéler l’existence d’une arme chimique secrète en assassinant un ancien espion longuement emprisonné. Logique…

Le plus ridicule de l’article de J-B Naudet est peut-être son passage sur le timing. Selon son article « la crise internationale engendrée par cet empoisonnement permet à Vladimir Poutine de renforcer l’atmosphère “patriotique” sur laquelle il peut surfer pour se faire triomphalement réélire dimanche 18 mars dès le premier tour». S’il avait une connaissance profonde de la Russie, ce journaliste saurait que l’élection de Vladimir Poutine dès le premier tour ne faisait aucun doute, pour la simple raison que Vladimir Poutine est extrêmement populaire. Au contraire, ce qu’il veut c’est éviter les scandales pour que cette élection se passe sans contestation possible, mais aussi pour que le Championnat du monde de football à venir se passe le mieux possible, sans boycott des Occidentaux.

En outre, le simple fait d’utiliser une arme chimique quelques mois après avoir annoncé l’entière destruction des armes chimiques russes décrédibiliserait la Russie et serait une vraie raison de sanctions, tout le contraire de ce que souhaite Vladimir Poutine et le peuple russe: la Russie fait des efforts considérables pour démontrer qu’elle est un partenaire fiable et prévisible, c’est indispensable au développement des exportations russes.

Un crime commis avec une telle barbarie (la fille aussi est empoisonnée, ainsi que le premier policier qui est intervenu), avec un motif aussi faible, et avec une arme interdite, cela nuit évidemment à Poutine et accomplit le souhait de nombreux faucons américains : cela discrédite Poutine à l’international au moment où il commence son dernier mandat dans une situation difficile (économie + guerre en cours en Syrie), et cela discrédite la Russie en général. La Russie a notamment besoin de l’entière confiance de pays comme la Turquie, l’Arabie Saoudite, et autres, pour conclure la vente des systèmes de défense aérienne S-400. Ainsi, une telle action, nuisant aux intérêts économiques de la Russie, discréditerait aussi Vladimir Poutine auprès des Russes qui souffrent déjà des précédentes sanctions, faisant les affaires des partis d’opposition pro-occidentaux.

J-B Naudet fait ensuite un nouveau rappel de ce que les Russes seraient des bêtes féroces assoiffées de sang (c’est devenu une ritournelle qui devrait choquer à l’heure où tout le monde semble d’accord pour dénoncer la xénophobie) : « Quant aux Russes qui soupçonnent l’implication de leurs services dans l’empoisonnement, beaucoup ne se formaliseront sans doute pas de cette tentative d’élimination d’un “traître”, bien au contraire. » Je ne connais pas de Russes qui veulent massacrer des Américains, ni même des « traîtres » russes (déjà condamnés et échangés) et encore moins leur famille.

Enfin, concernant le lieu, Londres est depuis longtemps un lieu où cohabitent et s’affrontent de nombreux groupes cherchant à accroître leur pouvoir, des communistes russes aux islamistes en passant par les gouvernements en exil du temps du Troisième Reich, ou encore les services secrets du monde entier. On ne comprend pas bien pourquoi un crime commis en Angleterre, même à supposer qu’il ait été commis par une puissance étrangère ou un groupe criminel étranger (ce qui reste à démontrer) serait particulièrement à mettre forcément sur le dos de la Russie, l’auteur ne l’expliquant pas.

D’ailleurs l’article se termine par « Une “spetz operatsiya”, une “opération spéciale”, comme il les aime. » On revient au constat de départ : l’auteur de l’article s’imagine Poutine comme un méchant qui aime tuer parce qu’il est méchant, à l’image du Chiffre, le méchant contre lequel lutte James Bond dans le roman Casino Royale.

Nous ne prétendons évidemment pas apporter la réponse à l’énigme. Nous constatons cependant l’absurdité apparente de l’accusation (même si, certes, tout est possible), et de nombreuses anomalies dans le traitement médiatique et diplomatique de cette affaire. Nous invitons chacun à toujours passer les hypothèses proposées (d’où qu’elles viennent) au rasoir d’Ockham, afin de privilégier les scénarios les plus évidents et crédibles. Ici, on constate que la théorie « Poutine l’a tuer » implique beaucoup d’hypothèses rocambolesques, et devrait être reléguée au deuxième ou troisième rang, voir plus.

Par exemple, des services secrets étrangers auraient pu voir d’un bon œil ce crime, par volonté d’annuler le Brexit, de bloquer le North-Stream 2, (l’Ukraine se réjouit déjà de ce que Gazprom sera obligé de négocier avec Kiev si North-Stream 2 ne le fait pas), d’augmenter les budgets militaires, de saboter l’exportation des S-400, de se venger de l’intervention en Syrie, ou encore d’effrayer les oligarques russes.

On pourrait aussi imaginer beaucoup de mobiles plus valables que « Poutine a fait le coup pour gagner une élection gagnée d’avance ». On peut envisager aussi une action d’acteurs privés, de type mafia, ou même une vengeance personnelle d’un ou plusieurs anciens agents russes trahis par Skripal (il y en aurait eu près de 300), ou enfin de services russes cherchant à nuire à Poutine, ou bien d’autres choses.

Bref, on ne sait vraiment pas grand chose sur cette triste histoire – ce qui n’empêche pas les médias de répandre plein de certitudes, en se basant uniquement sur des déclarations orales de gouvernements et services secrets qui ont déjà lourdement intoxiqué l’opinion publique (sciemment ou par incompétence), allant jusqu’à déclencher des guerres en Irak (ici) et en Libye (ici et là) – en attendant ceux à venir, un jour, sur la Syrie ou le Yémen…

Simon Clanice

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