Du 4 au 10 novembre, le chef de l’État visite les hauts lieux de la Grande guerre. Il va mêler commérations et politique.

Emmanuel Macron invente le déplacement à tiroirs. Du 4 au 10 novembre, de Strasbourg à Compiègne, en passant par Verdun, Pont-à Mousson, Arras, etc, il visite onze départements du nord et de l’est de la France, durement éprouvés par les combats de la Grande guerre. L’objectif est triple : célébrer le centenaire de la fin du premier conflit mondial; manifester l’intérêt du chef de l’État pour ces territoires souvent oubliés de la République et de l’économie; se réconcilier avec les élus locaux qui se sentent mal aimés depuis le début du quinquennat. On pourrait ajouter une quatrième mission, que certains estimeront impossible : reconquérir sinon le coeur, du moins l’esprit, des Français, en travaillant les deux extrêmes de la chaîne du pouvoir, la verticalité et la proximité.

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Au commencement, la guerre. De 1914 à 1918, elle ravage l’Europe. En France, elle fait 1,4 million de morts, 4,2 millions de blessés. Ces soldats sont à l’honneur du voyage présidentiel. Il s’agit de « célébrer nos ancêtres les poilus, de renouer avec des racines que nous risquons de perdre, et de saluer l’extraordinaire capacité du peuple français à reconstruire et repartir de l’avant », dit-on à l’Elysée. Macron s’inscrit dans les pas du général de Gaulle, à Verdun en 1964; dans ceux de François Mitterrand, main dans la main avec le chancelier allemand sur ce même lieu en 1984; de Nicolas Sarkozy qui enterre Lazare Ponticelli, le dernier poilu; de François Hollande qui lance, en 2013, ce cycle du centenaire que son successeur clôt en ce mois de novembre 2018. « Pas de rupture, pas d’opposition, il y a continuité dans le travail de mémoire », souligne un conseiller du chef de l’Etat.

Devant la statue de Maurice Genevoix

Qui va tout de même marquer sa différence par la longueur de son séjour, par sa présence inédite pour un chef de l’Etat sur des lieux symbolique, comme Les Eparges ( le 6 novembre) : Emmanuel Macron se recueillera devant la statue de l’écrivain Maurice Genevoix. Le même jour, cette « itinérance mémorielle » -une idée de Macron- passe par Verdun, puis Reims, pour un hommage aux tirailleurs sénégalais. Cérémonies militaires, dépôts de gerbe, sonneries aux morts, minutes de silence : ces gestes se renouvelleront à chaque étape du périple.

La séquence est militaire, mais pas trop. Au risque de susciter les critiques, Emmanuel Macron veut honorer ces ouvriers, paysans, instituteurs, etc, armés pour la nécessité des combats. Il célèbre des civils qui se sont battus, ont souffert, sont morts. Pas une victoire comme le fait, par exemple, le Royaume Uni. L’Élysée justifie ce choix : « Emmanuel Macron a reconnu la responsabilité de l’État français dans l’assassinat de Maurice Audin, il n’a pas peur de l’histoire », dit l’un de ses conseillers. Le président lui-même ne nie pas la dimension militaire, mais en fait un élément parmi d’autres : « Ce n’est pas qu’une célébration militaire. C’est ce que certains n’ont pas voulu comprendre et la raison pour laquelle ils ont créé des polémiques. Il faut aussi célébrer la paix. », a-t-il déclaré à Ouest-France, le 29 octobre, en marge de l’inauguration de l’exposition Georges Clémenceau au Panthéon. »

Opération calinothérapie pour les élus

La politique n’est jamais très loin de l’Histoire. Les terres que le président va traverser sont souvent des fiefs du Rassemblement national (RN). L’une des deux régions visitées, les Hauts-de-France, aurait pu être conquise par le Front national ( aujourd’hui RN) lors des régionales de décembre 2015, si la gauche ne s’était pas désistée en faveur du candidat Les Républicains, Xavier Bertrand. Comme le Grand Est, cette région est marquée par la perte des emplois industriels. Le président devra tenir un équilibre subtil : ne pas réduire ces territoires à leur malheur économique, montrer qu’ils comptent aussi des réussites, vanter « leur capacité de rebond et de réinvention », tout en prenant acte de leurs difficultés.

Visites d’entreprise (Novasep à Pompey, usine Renault à Maubeuge), conclusion d’un forum économique régional à Pont-à-Mousson, visite d’un Ephad et table ronde sur les services publics de la santé à Rozoy-sur-Serre (Aisne), séquence consacrée au plan pauvreté à Lens, et Conseil des ministres à Charleville Mézières, le 7 novembre : le présent se mêle au passé. L’économique et le social, au politique.

Macron profite aussi de ce voyage pour poursuivre sa calinothérapie de choc à l’intention des élus locaux, à quelques jours du Congrès des maires de France, du 20 au 22 novembre, à Paris. Avant son départ, il a reçu à déjeuner les élus du Grand Est, le 29 octobre, et ceux des Hauts-de-France, le 30. Dans son périple, il va multiplier les rencontres, notamment autour de repas républicains. Il veut parler de différenciation territoriale, promouvoir cette idée que les politiques publiques doivent s’adapter aux considérations locales.

Le 10 novembre, le chef de l’Etat rentre à Paris après avoir commémoré la fin des combats dans la Clairière de Rethondes (Oise), avec la chancelière allemande, Angela Merkel. S’ouvre alors une séquence internationale, marquée par la tenue du Forum de Paris sur la paix ( 11 au 13 novembre). Environ 80 chefs d’Etat et de gouvernement _ dont Donald Trump et Vladimir Poutine_ sont annoncés. Et l’on ne peut éviter le parallèle avec cérémonie du 11 janvier 2015, organisée en 48 heures par l’Elysée : 44 chefs d’Etat avaient conflué à Paris pour dire leur soutien aux Français après les attentats des 7, 8 et 9 janvier. Cette fois encore, Emmanuel Macron entend montrer que la France occupe une place symboliquement forte au sein des nations.

Redonner de l’air au président ?

Cent ans après la fin des combats, la mémoire est moins brûlante que celle des attentats, quelques jours après la tragédie de janvier 2015. La diplomatie prend ses quartiers à Paris et Macron va déployer la panoplie des concepts qui lui tiennent à coeur : la paix durable, la lutte contre la corruption, le combat pour les droits et les libertés, la défense du multilatéralisme.  » Le redressement dont nous avons besoin, c’est aussi celui de l’ordre mondial », dit un conseiller de l’Elysée.

C’est aussi celui de l’image d’un président, abîmée par une série d’événements subis, de l’affaire Benalla aux démissions surprises de Nicolas Hulot et Gérard Collomb. Rien de tel que le souffle de l’Histoire pour redonner de l’air à un président en manque? En 2013, quand Hollande lance la commémoration du centenaire de la Grande guerre, il est plongé dans un marasme politique et social, la révolte contre la fiscalité écologique gronde. Tiens, aujourd’hui aussi, les Français renâclent face à la hausse du prix de l’énergie. Macron a bien observé le quinquennat de son prédécesseur. Il doit savoir que si les séquences mémorielles ne font pas de mal, elles ne font pas forcément du bien.

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