En Algérie, des dizaines de milliers de personnes ont défilé à travers le pays pour dire « non » à un 5ème mandat présidentiel d’Abdelaziz Bouteflika. Les manifestations ont été tolérées par la police et couvertes par l’organe de presse gouvernemental. De quoi relancer le débat sur un mandat qui divise jusqu’aux « décideurs » algériens.

En fin connaisseur de la politique étrangère africaine, Abdelaziz Bouteflika ne devait pas ignorer que les déplacements présidentiels en période de crise portent malheur. Nombre de présidents subsahariens en ont fait les frais, jusqu’à ces dernières années. Certes, l’Algérie n’est plus un pays à se laisser conquérir par quelque maréchal-président-fondateur. Pas depuis un bon moment. D’autant plus que la tendance semble révolue même outre-Sahara, où les transitions politiques sont de moins en moins violentes, de plus en plus transactionnelles, à défaut d’être franchement démocratiques. Dans le plus grand pays d’Afrique, les institutions sont bien rôdées. L’armée, surtout, et quoique l’on pense de ses manœuvres ou marchandages politiques, est là pour jouer les garde-fous. Tout de même, le président algérien qui se rend dimanche à Genève, laissera derrière lui une Algérie bouillonnante. De quoi, troubler quelque peu son « court séjour médical ».

Après quelques manifestations sporadiques ces derniers jours, c’était le déferlement, vendredi, de plusieurs milliers d’Algériens pour dire « non » au cinquième mandat que brigue le président sortant en avril prochain. La capitale n’y a pas échappé. La précision n’est pas anodine. Depuis la marche des tribus kabyles, les Aarouch, en juin 2001, aucune manifestation n’est autorisée à Alger. À peine une demie douzaine de rassemblements, tout au plus, ont bravé l’interdiction. Souvent à leur frais. Jamais avec autant de succès.

Fait remarquable, en dépit de l’interdiction, les forces de sécurité ont fait preuve de retenue. Elles se sont contentées de surveiller de près, ou d’endiguer les marches en bloquant, selon les cas, des accès, des axes ou rues. Quelques rares heurts ont été signalés à Alger, auxquels la police a répondu par des interpellations. En fin de journée, les Algériens exposaient fièrement des photos et vidéos sur les réseaux sociaux. Une frustration, toutefois, de voir les médias passer sous silence leurs faits d’armes.

« Les rédactions pensaient que ça allait être un flop. Genre, quelques manifestants et des casseurs. Du coup, il y a eu une mobilisation minimale, ce vendredi [jour férié en Algérie], dans les rédactions. Puis, lorsqu’on a compris que c’était du sérieux, les journalistes ont commencé à protester mais les responsables ont eu peur et ont imposé la censure », a témoigné, sous couvert d’anonymat, un journaliste d’un média public algérien.

Étrangement, parmi les très rares médias à avoir relayé ces événements, figure…l’Agence de presse officielle, APS. Avec quelques précautions, certes. La raison d’être de la manifestation était balayée au moyen d’une phrase lapidaire: « Les manifestants ont également (sic) demandé au président sortant de renoncer à sa candidature à un nouveau mandat ». Tout de même, la couverture par l’organe de presse gouvernemental pourrait être « un signe sur le fait, qu’au sein du pouvoir algérien, la question du cinquième mandat ne soit toujours pas tranchée », estime Yahia Zoubir, professeur de relations internationales à la Kedge business school Marseille, dans une déclaration.

Inédit, l’agence de presse algérienne couvre des protestations populaires contre le Président Bouteflika

En Algérie, la projection, dans la rue, des luttes politiques intestines n’est pas un fait tout à fait nouveau. En 1988, l’entourage du président Chadli avait allumé la mèche des émeutes pour se débarrasser, disait-on, de ceux qui, au sein du pouvoir, étaient opposés aux réformes. Dès lors, le laissez-passer dont a bénéficié la manifestation de vendredi, aurait-il été l’œuvre de ceux qui, à l’intérieur de l’appareil algérien, sont hostiles au cinquième mandat de Bouteflika ?

C’est que l’élection présidentielle algérienne est souvent perçue comme la simple validation de tractations, en amont, entre les différents « décideurs ». L’écho d’une simple cooptation par les dirigeants du « système », cette nébuleuse aux facettes militaire, administrative et politico-financière. Or, depuis l’été 2018, les indices sur du rififi au sein du système se sont multipliés. Les passes d’armes entre politiciens de même bord, le déboulonnage (et la détention) de responsables militaires, le chamboulement de la hiérarchie sécuritaire, le « coup d’État parlementaire» contre le président de l’Assemblée nationale, le démission-surprise du président du parti présidentiel…La fin de l’année 2018 a été riche en événements. Une dynamique qui a donné lieu à d’innombrables hypothèses, dans la presse ou les réseaux sociaux, avec pour fil rouge la candidature de Bouteflika. Passée au forceps, paraît-il, le 10 février.

« L’armée est divisée en trois courants. Le premier, qui n’est pas vraiment un courant, mais une seule personne, c’est le Chef d’État-major, Ahmed Gaïd-Salah. Il est engagé dans un soutien jusqu’au bout d’Abdelaziz Bouteflika. Le deuxième courant est plutôt favorable au changement, et il soutiendrait quelqu’un comme Ali Ghediri [Ancien Général Major et actuel candidat indépendant à la présidentielle, ndlr]. Il existe un troisième courant, enfin, qui est plus neutre et nettement moins politisé », décrypte Akram Kharief, journaliste et analyste politique algérien, dans une déclaration.

Ceux qui parmi les Algériens sont opposés au cinquième mandat de Bouteflika ne comptent pas en rester là. Les manifestations reprennent à partir de dimanche, à l’appel, cette fois-ci, du mouvement Mouwatana. Une autre est prévue le 26 février, à l’initiative des étudiants. De quoi fortifier l’opposition qui a durci le ton, en interprétant les marches de vendredi comme « un message du peuple », un « cri de colère », ou « un avertissement » dont il convient de saisir la portée. D’autres commencent à spéculer sur un mouvement appelé à s’inscrire dans la durée, sur plusieurs « Actes ». Du côté du pouvoir,

« Il n’est pas exclu, estime Kharief, que l’aile dure du pouvoir lance par exemple des contre-manifestations en faveur de Bouteflika, pour montrer que les détracteurs du président n’ont pas le monopole de la rue »

En attendant, c’est l’argument tiré du spectre du chaos qui revient dans la bouche des partisans du président sortant. Tout en rappelant que la liberté de manifester est un « droit constitutionnel », le numéro 1 du parti présidentiel, Mouad Bouchareb, n’a pas manqué de lancer un avertissement.

« Il y a des États, que vous connaissez très bien, où des dizaines de milliers de personnes sont sorties manifester pour des revendications politiques et sociales. Toutefois, confrontés à l’intrusion de certains éléments qui ont semé la discorde, leur rêve s’est brisé. Ils n’ont pas eu satisfaction de leurs demandes »

« Le changement ne vient pas par la rue, clame pour sa part Cheikh Barbara, du Mouvement populaire algérien (MPA) sur la chaîne de télévision Ennahar, qu’est-ce que la rue nous a donc apporté dans les années 90 ? La rue, qu’a-t-elle apporté à la Libye ou à la Syrie ? »

La technique est ancienne en même temps qu’elle est redoutable. C’est sur le traumatisme des années noires que le pouvoir a pu compter, avec l’actionnement exceptionnel de la manne pétrolière, pour éviter que l’Algérie ne chavire dans le contexte des révolutions arabes de 2011. Depuis l’annonce de sa candidature, l’argument d’un président artisan de la paix, garant de la stabilité, est repris en chœur par ses partisans.

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