« Notre vie publique a changé du jour au lendemain. Le sentiment de sécurité a disparu, nous nous sommes enfermés à double tour, les parcs ont été envahis de jour comme de nuit et nous avons interdit aux enfants d’aller y jouer », expliquait Shefi Paz, activiste israélienne à la tête d’un mouvement populaire contre l’immigration illégale, dans les colonnes du quotidien Maariv en mars dernier.

 

« Les femmes étaient harcelées dans la rue, c’était comme une occupation par une armée étrangère. Comme si aucune loi, aucune autorité ne protégeaient les citoyens. »

Spontanément, Paz n’est pas la première personne que l’on s’attendrait à voir militer contre l’immigration. Lesbienne de 66 ans, elle a longtemps été engagée à gauche pour la lutte des droits LGBT. Aujourd’hui, elle se situe fermement à droite. Pour elle comme pour d’autres en Israël, et comme pour beaucoup en Europe et aux États-Unis, la question de l’immigration a changé les termes du débat politique, tout en apportant un nouvel éclairage sur les questions de justice et de classe. Mais il semblerait que le débat sur la politique migratoire soit aussi l’arbre qui cache la forêt d’un combat beaucoup plus vaste où l’avenir même de la démocratie pourrait être en jeu.

Israël, à l’instar de bien des pays européens, abrite aujourd’hui une considérable communauté d’immigrés clandestins, originaires principalement d’Afrique. Le nombre de sans-papiers avoisine les 34 000, sans compter les quelque 8 000 enfants nés en Israël de parents étrangers. Pour la plupart, ils ont traversé la frontière désertique sud reliant le pays à l’Égypte (plusieurs milliers d’autres personnes auraient un visa de tourisme caduc, mais les autorités israéliennes refusent de communiquer des chiffres plus précis). Comme en Europe, les médias israéliens parlent souvent de ces migrants comme de « réfugiés », ce qui ne fait qu’obscurcir davantage le problème. Tout porte à croire que beaucoup sont entrés dans le pays parce qu’ils étaient en quête de meilleures perspectives économiques. Environ 80 % sont des hommes valides ayant en général transité par des pays sûrs. Sur le petit nombre de demandes d’asile examinées par les autorités israéliennes, moins de 1 % ont été jugées admissibles au statut de réfugié.

La plupart de ces migrants se sont installés dans les quartiers ouvriers du sud de Tel-Aviv, avec sa forte demande de main-d’œuvre non qualifiée et son accès facilité aux transports publics et aux services sociaux. Vu la prédominance démographique jeune et masculine, il n’est sans doute pas surprenant que le taux de criminalité par habitant soit trois à quatre fois supérieur à la moyenne nationale dans cette population. C’est là un autre parallèle avec la situation européenne : ce n’est que récemment que la police israélienne a accepté de rendre ces statistiques publiques, après des années à craindre que ces chiffres n’encouragent le racisme.

Ces derniers mois, les quartiers du sud de Tel-Aviv sont devenus le théâtre récurrent d’affrontements entre gangs de migrants rivalisant à coups d’arme blanche : couteaux, pierres, bâtons, etc. Les médias mainstream hésitent à parler de ces échauffourées et préfèrent les laisser vivre leur petite vie sur Internet, où on ne compte plus les vidéos montrant des scènes effrayantes de rixes et d’émeutes.

Comme ses homologues européens, le système juridique israélien n’est pas conçu pour gérer des activités criminelles de grande ampleur et menées par des individus dont l’identité et le lieu de séjour ne sont pas connus, et qui n’ont que peu de liens, voire pas, avec la communauté locale. En 2018, la moitié environ des mises en examen de migrants n’ont jamais été portées devant les tribunaux parce que les prévenus n’ont pas pu être localisés par la police et ne se sont pas présentés. De même, les lois israéliennes relatives à la garde à vue et l’incarcération sont mal adaptées pour dissuader les récidivistes, avec des conséquences parfois tragiques. Un sans-papiers condamné à un an de prison pour conduite en état d’ivresse, pour ne citer qu’un exemple marquant, a été libéré après avoir interjeté appel devant la Cour suprême. Peu de temps après sa libération, il a assassiné une fillette de 12 ans, ce qui a suscité un tollé général. La vie des habitants du sud de Tel-Aviv a radicalement changé.

Il ne s’agit pas que d’une question locale. Les problèmes de l’immigration clandestine sont beaucoup plus graves que ses effets sur la vie de certaines communes. Il y a tout d’abord la proximité de l’Afrique. Israël est un petit pays, environ deux fois moins grand que la région Bourgogne Franche-Comté. Chose bien connue, sa population d’environ 9 millions d’habitants constitue une délicate mosaïque démographique : un État-nation juif avec une importante minorité d’Arabes musulmans autochtones constituant environ un cinquième de la population. Le pays dispose de ressources naturelles limitées, mais son PIB par habitant avoisine celui de l’Europe occidentale. Ce qui en fait une destination convoitée par les migrants économiques. Naturellement, de nombreux Israéliens craignent que l’octroi du statut de résident à des clandestins ne transforme l’État en une soupape de sûreté pour les crises humanitaires d’un immense continent frappé par la pauvreté. Pour un pays aussi petit qu’Israël, la préoccupation est existentielle.

Mais les enjeux ne s’arrêtent pas là. Il ne s’agit plus seulement de savoir quelles décisions politiques prendre, mais aussi de se battre pour savoir qui est en droit de décider. Là aussi, Israël n’est pas seul dans cette galère. Dans de nombreux pays, la politique migratoire est devenue une épreuve de vérité pour la souveraineté démocratique elle-même. C’est une arène où luttent les droits civiques, enracinés dans l’État, face aux droits humains universels, promus par des institutions internationales et des structures politiques supranationales. Qui, à leur tour, se mesurent aux États en matière de souveraineté.

La conséquence de tout cela est un changement idéologique aux implications profondes : les droits libéraux étant désormais détachés de leur ancrage dans l’État-nation, le libéralisme se détourne de plus en plus de l’engagement qui le liait à la volonté des citoyens, telle qu’exprimée par les institutions démocratiques nationales.

Les débuts de l’immigration clandestine en provenance d’Afrique ont été modestes. En 2005, quelques centaines de clandestins soudanais franchissent la frontière israélo-égyptienne dans le désert du Sinaï. Il faudra deux ans pour que le gouvernement s’en aperçoive et décide de se pencher sur la question. Alors que la population de sans-papiers n’était encore que de quelques milliers, le Premier ministre de l’époque, Ehud Olmert, décide d’étouffer l’immigration illégale dans l’œuf. Avec l’Égypte, il parvient à un accord pour une politique surnommée du « retour à chaud », c’est-à-dire le renvoi immédiat en Égypte de toute personne appréhendée en train de traverser illégalement la frontière. En outre, il crée un centre de détention pour les personnes arrêtées en Israël. Cette politique entendait envoyer un signal fort : non, Israël n’allait pas devenir la solution à la misère de l’Afrique. Seules quelque 600 personnes purent recevoir un permis de séjour temporaire après leur obtention du statut de réfugié auprès de l’ONU.

C’est là que plusieurs ONG, se décrivant elles-mêmes comme les cerbères des droits de l’homme, sont passées à l’action. Elles allaient saisir les tribunaux pour lutter contre cette politique comme elles l’auraient fait avec quasiment toute initiative visant à freiner l’immigration clandestine. La justice décidera d’un décret de suspension, qui eut comme effet le gel immédiat du « retour à chaud ». Parallèlement, on assista à la mobilisation des médias mainstream, avec notamment les quotidiens de gauche comme Haaretz et Yediot et la plupart des émissions télé d’actualité. Les journaux débordèrent de comparaisons entre les migrants africains contemporains voulant venir en Israël et les juifs fuyant l’Allemagne hitlérienne. Les accusations de mauvais traitements et de racisme abondèrent. Et le gouvernement céda finalement sur sa politique de renvoi.

Le système de détention fut lui aussi attaqué. La Cour suprême – détenant de grands pouvoirs en Israël – fit annuler à maintes reprises des lois visant à faciliter la détention de migrants, puis réduisit à trois mois la durée maximale d’incarcération.

On en vient à un aspect unique du cas israélien qui ici se distingue de l’Europe : du fait des particularités du conflit israélo-palestinien, les ONG internationales y ont une présence exceptionnellement forte. Dès lors, quand l’immigration clandestine est apparue sur leur agenda militant, elles ont pu compter sur toute une infrastructure pour promouvoir leur idéologie préférée par l’entremise des tribunaux. Ces organisations sont un élément essentiel pour comprendre l’atmosphère internationale et le fait que l’État-nation juif soit obligé de respecter un degré d’exigences qu’aucun autre pays ne connaît. Grâce à des financements étrangers, ces organisations ont pu constituer un bataillon de jeunes avocats très motivés, prêts à soutenir les sans-papiers de multiples façons : batailles juridiques contre les législations, affaires pénales et demandes d’asile, pour ne donner que quelques exemples.

Les ONG allaient réussir à bloquer la plupart des politiques décidées par le gouvernement. Mais, sur un sujet, l’État a persévéré. Malgré un militantisme juridique forcené, et moult problèmes budgétaires et bureaucratiques, Israël a pu construire une barrière de séparation à sa frontière avec l’Égypte. Son achèvement a demandé près d’une décennie, mais, en 2013, elle s’étendait sur 241 kilomètres tout le long de la frontière avec l’Égypte, avec quelques brèches à des endroits déjà presque impossibles à franchir. Cette année-là, l’infiltration par la frontière sud était globalement terminée. Le nombre total d’immigrants africains dépassait les 60 000.

Bien évidemment, la vague n’a pas seulement été asséchée par le mur. Mais il aura été un signal de détermination, renforcé par le refus d’une légalisation massive et ce qui restait de la première politique de détention. Les murs ne suffisent pas à arrêter des migrants désespérés. Israël possède une longue frontière maritime et est beaucoup plus proche de l’Afrique du Nord que ne le sont les îles du sud de l’Italie ou de la Grèce. Si des gens sont prêts à risquer une traversée de la Méditerranée à bord de fragiles esquifs, alors ils ont d’autant plus de chances de vouloir débarquer sur les longs rivages d’Israël.

De nouvelles d’initiatives politiques furent élaborées pour faire passer le même message. Parmi elles, le « fonds de départ », conçu par la seule ONG rangée du côté de l’État, le Centre israélien de politique migratoire, fondé et dirigé par Yonatan Jakubowicz. L’idée était de retenir une partie du salaire des migrants et de ne leur restituer qu’après leur départ d’Israël. Cette politique a été partiellement anémiée par les tribunaux, puis davantage édulcorée par l’État dans l’espoir qu’une version soit enfin adoptée par les juges. La question est toujours en suspens.

Puis il y eut le plan dit de « l’expulsion vers des pays tiers sûrs ». Et, pendant un certain temps, on a eu l’impression que cela allait enfin marcher : les migrants recevaient chacun 3 150 euros, soit quatre ou cinq fois le PIB par habitant des pays de destination, en plus des compensations prévues par Israël pour les pays d’accueil.

Mais c’était sans compter la campagne médiatique qui allait s’ensuivre affirmant que les migrants étaient envoyés « à la mort » et qu’ils étaient violés, torturés ou, à tout le moins, qu’on leur confisquait leurs papiers d’identité. Des intellectuels se sont mobilisés, les célébrités n’ont pas tardé et des autocollants « Arrêtez les expulsions » sont apparus dans les rues et les cafés de Tel-Aviv. La bureaucratie d’État n’a rien pu faire, qu’importe que les mensonges soient cette fois-ci si flagrants que même les tribunaux sanctionnent les ONG pour les avoir diffusés (consultez, par exemple, ces deux arrêts de la Cour suprême et du tribunal administratif Beer-Sheva). Rien ne prouvait que les personnes expulsées en Ouganda et au Rwanda, les pays ayant accepté de les accueillir, aient subi de quelconques dommages. Mais rien ne put stopper le flot d’indignation. La Cour suprême flancha et transféra la charge de la preuve sur l’État. C’est là que la campagne orchestrée pour accuser Israël d’inhumanité et de racisme sortit des frontières via la presse anglophone et arriva en Ouganda et au Rwanda, qui se retirèrent des accords pour ne pas laisser croire qu’ils collaboraient avec du racisme anti-africain.

En réalité, si la race a pu jouer un rôle quelconque dans cette affaire, il a été favorable aux Africains noirs. Les clandestins blancs sont expulsés d’Israël sans délai et sans que quiconque ou presque y prête la moindre attention. Par exemple, 2018 a été une année record pour les expulsions de ressortissants d’Europe de l’Est, avec près de 7 000 personnes reconduites.

Aujourd’hui, la situation est de nouveau dans l’impasse. L’État traîne les pieds pour examiner les demandes d’asile, mais, petit à petit, la communauté immigrée (qui bénéficie d’un large éventail de services sociaux) s’enracine dans le sud de Tel-Aviv. Chacun sait quelle sera la prochaine étape : une campagne en faveur du regroupement familial qui, comme on peut le craindre, pourrait multiplier par trois ou quatre la population immigrée, et créer par la même occasion une dynamique de séjour permanent.

Comme partout ailleurs, le prix d’une politique migratoire par trop généreuse et laxiste est payé par les plus pauvres, car le marché du travail non qualifié devient de plus en plus tendu, les services sociaux sont mis à rude épreuve et les quartiers urbains défavorisés se transforment en pays étrangers pour leurs propres habitants, avec une forte augmentation de la criminalité violente.

Dans n’importe quel autre contexte, une militante LGBT comme Shefi Paz devrait bénéficier d’un totem d’immunité contre les critiques des progressistes. Sauf que tous les repères sautent lorsqu’il est question d’immigration. Aujourd’hui, si vous êtes de gauche et que vous vous dites favorable à la moindre limite de l’immigration, alors préparez-vous à être accusé d’intolérance et de racisme, même si vous avez passé votre vie à lutter pour les droits des minorités.

Des gens comme Paz ont donc bien du mal à faire entendre leur voix, non seulement dans les médias traditionnels, mais aussi sur les réseaux sociaux. En début d’année, Facebook a supprimé des contenus qu’elle avait postés et qui critiquaient l’attitude de la Cour suprême à l’égard des sans-papiers. Apparemment, toute objection à l’immigration illégale est désormais considérée par les principales plateformes comme des « discours de haine », et toute personne qui n’y est pas aveuglément favorable se verra traitée de raciste.

Cette façon d’aborder la question est, bien entendu, une facette essentielle du débat en Israël, comme elle l’est en Europe et aux États-Unis. Elle donne la fausse impression que le conflit sur l’immigration se joue, d’une part, entre les défenseurs des droits de l’homme et, de l’autre, les nationalistes xénophobes.

Ce qui repousse commodément sous le tapis des questions de première importance sur la souveraineté démocratique. Tous les efforts déployés pour contrecarrer les politiques d’immigration des gouvernements élus visent en réalité à contourner le mécanisme démocratique de prise de décision. Une presse massivement libérale, et parlant quasiment d’une seule voix pour répéter celle de ses maîtres idéologiques, a le pouvoir d’occulter des vérités et de diffuser des mensonges. Des ONG financées par des gouvernements étrangers et des fondations européennes et américaines libérales influencent le débat public et mènent des batailles juridiques contre l’État. Des universitaires d’obédience ultralibérale, baignés d’idéologie diversitaire, sont connectés à une communauté académique internationale et apportent soutien moral et autorité scientifique au récit dominant et politiquement correct sur les « réfugiés ». Sans oublier les ordonnances d’un pouvoir judiciaire résolument libéral qui, en Israël, jouit de vastes pouvoirs sur les autres branches du gouvernement sans contre-pouvoirs pour les équilibrer. Les tribunaux peuvent donc enrayer à leur guise toute action gouvernementale, qu’elle soit législative ou administrative. On peut dire que les pouvoirs étendus des tribunaux ont transformé les droits libéraux d’un contrôle du processus démocratique en son substitut : de telles ordonnances judiciaires sont sur le point de remplacer – et non seulement de limiter – les pouvoirs législatifs. La prise de décision – en d’autres termes, la souveraineté – en vient fondamentalement à être transférée aux tribunaux.

En Israël comme ailleurs, la controverse idéologique sur l’immigration a une dimension sociologique. C’est une lutte entre des élites libérales, qui tentent d’imposer leur volonté d’en haut, et le reste de la population, qui s’appuie sur une politique partisane représentative. Il s’agit en quelque sorte d’une lutte des classes, avec un aspect économique manifeste : les citoyens les plus faibles paient le prix d’une politique profitant économiquement aux élites, et ces élites, à leur tour, utilisent une rhétorique bien-pensante pour la promouvoir. Il s’agit là, de fait, d’une bonne partie des raisons de la montée du populisme dans de nombreux pays occidentaux.

David Goodhart a très bien saisi l’aspect sociologique de cette division de classe relativement nouvelle lorsqu’il parle des gens de « quelque part » et de ceux de « n’importe où ». On peut aussi, après Zygmunt Bauman, opposer des classes « mobiles » et des classes « sédentaires ».

Les mobiles « de n’importe où » sont internationalistes dans leur façon de penser et souvent de vivre. Ils sont, comme le souligne Goodhart, tout autant à l’aise dans divers endroits du monde globalisé et leurs emplois leur font fréquenter leurs homologues internationaux. Ils peuvent attraper leur ordinateur portable, et souvent aussi leur famille, et déménager avec une relative facilité. Leur milieu social est également international et leur lingua franca est l’anglais.

Par contre, les sédentaires « de quelque part » sont liés à un marché local, un milieu local et une langue locale. Plus important encore, leur pouvoir politique dépend lui aussi d’un État-nation spécifique et de son mécanisme démocratique gouvernemental propre.

On comprend dès lors pourquoi les politiques migratoires sont si critiques au conflit sur le lieu de la souveraineté : non seulement elles remettent en cause la légitimité des frontières des États-nations – élément fondamental de leur souveraineté –, mais elles font aussi vaciller le concept de citoyenneté en opposant des droits humains universels à l’idée « exclusive » des droits des citoyens et de leur souveraineté. C’est ainsi que les droits de l’homme universels ont fait passer la subversion de la démocratie pour une marque d’altruisme.

Reste que les politiques migratoires ne sont qu’une arène parmi d’autres de cette lutte entre les « gens de n’importe où » et le « peuple de quelque part », et leurs visions du monde respectives. Et, en nous rendant compte que nous sommes confrontés à une forme de libéralisme explicitement antidémocratique, le dénominateur commun de nombreuses politiques que ces élites soutiennent aux quatre coins du monde saute lui aussi aux yeux : une politique d’immigration laxiste et inclusive ; une délégitimation des identités nationales ; une balkanisation multiculturelle de la solidarité nationale ; des accords commerciaux internationaux favorisant la mobilité du travail et du capital et réduisant le contrôle des États sur leur politique économique ; un effacement des frontières sous des structures supranationales ; une augmentation du pouvoir des bureaucraties non élues aux dépens des politiciens élus ; une préférence pour le pouvoir judiciaire par rapport aux pouvoirs législatif et exécutif ; une doctrine de la suprématie judiciaire ; la subordination du droit national au droit international ; une prévalence des droits humains universels sur les droits civiques des citoyens et un soutien aux institutions internationales aux dépens des gouvernements des différents États.

Dans la mesure où ces institutions internationales incarnent ces points de vue « de nulle part », il convient de noter que, même si elles sont nombreuses à être clairement libérales, elles exercent leur juridiction sur des populations n’ayant aucun contre-pouvoir à leur opposer.

Soit autant de germes d’un sérieux retour de bâton contre les formes modérées de libéralisme qui ont si bien servi les démocraties depuis la Seconde Guerre mondiale. S’il y a une leçon cruciale à tirer des atrocités du XXe siècle, c’est que la suppression du droit à l’autodétermination – où naissent à la fois le nationalisme et la démocratie modernes, qui s’étayent mutuellement – peut susciter des éruptions nationalistes violentes et antidémocratiques.

En Israël, avec les annulations successives de politiques soutenues par la population, la question de l’immigration clandestine braque les projecteurs sur la prééminence de la Cour suprême et sa domination sur d’autres branches gouvernementales. C’est aussi un sujet où les paramètres d’une nouvelle lutte des classes se font jour : les élites « de n’importe où » ont recours à des moyens extradémocratiques pour imposer une politique dont le prix incombera à ceux qui sont « de quelque part ». Et c’est la question qui démontre, même à ceux étant le moins au fait de la théorie démocratique, que des arguments libéraux sont déployés contre la majorité pour saper les principes mêmes du gouvernement consenti par les gouvernés.

Dans une perspective à long terme, le choc entre démocratie et extrême libéralisme pourrait bien être destructeur aux deux. Empiéter sur la capacité des citoyens à protéger leurs droits durement acquis ne peut que porter atteinte à ces droits, car leur seule et réelle garantie est le fait que nous pouvons démettre nos gouvernements et choisir leurs remplaçants. Cela réduit également les citoyens à des sujets, parce que la liberté sans participation à la souveraineté prive les gens du droit le plus fondamental que les États-nations démocratiques leur ont conféré : la participation à l’élaboration de leur destin collectif. Sans ce droit fondamental, ils ne peuvent être, pour reprendre la belle formule de la déclaration d’indépendance d’Israël, « maîtres de leur propre destin dans leur propre État souverain ».

*Gadi Taub est un historien et écrivain israélien. Chroniqueur pour le journal Haaretz, il est aussi maître de conférences pour l’Institut de politique publique et le département des communications de l’Université hébraïque de Jérusalem. Il est en outre scénariste et coréalisateur de la célèbre série télévisée israélienne Harem.

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