Entre interruptions de matchs et banderoles tendancieuses, la polémique sur l’homophobie dans les stades ne cesse d’enfler depuis le début de la saison et les protagonistes se renvoient la balle, sans jamais dialoguer directement.

À l’aube de cette saison 2019/2020 de ligue 1, la compétition n’a pas seulement lieu sur le rectangle vert. En tribune aussi, un match est engagé entre groupes de supporters, associations anti-homophobie, instances de la ligue et ministères concernés. En s’appuyant sur une résolution émise par l’UEFA (Union européenne des associations de football), la LFP (Ligue de football professionnel) a pris la décision d’autoriser l’interruption, voire l’arrêt des matchs si l’arbitre entendait des chants ou voit des banderoles homophobes ou racistes.

​Lors de la dernière journée de ligue 1, de nombreux groupes de supporters ont dénoncé à travers des banderoles ironiques, mais directes, ce qu’ils considèrent comme une décision hypocrite. C’est par exemple ce qui est arrivé au cours du match opposant Nice et Marseille, le 28 août dernier: l’arbitre a arrêté la rencontre au moment où des supporters ont entonné des chants à caractère homophobe et ont sorti des banderoles de même nature.

​Depuis près d’une décennie, la LFP a pourtant se saisir du problème de l’homophobie. En 2008, elle a notamment rédigé une charte contre l’homophobie, qui n’a cependant été signée que par 10 clubs, et qui ne prévoyait pas de sanctions. Des trop petits pas, selon Julien Pontes, président de l’association de lutte contre l’homophobie dans le foot Rouge Direct, pour qui la ligue en a fait trop peu et trop tard pour régler cette question:

«Si depuis 10 ou 20 ans, la LFP s’était réellement saisie du problème, on n’en serait pas là aujourd’hui. Le pauvre supporter qui lance un chant homophobe horrible, au fond, s’il n’a pas été sensibilisé au fait que ce sont des actes horribles, il en va de facto de la responsabilité de la ligue», explique-t-il, avant de continuer: «les insultes homophobes tuent des homosexuels chaque année en les poussant au suicide et sont tellement ancrées dans le vocabulaire des supporters qu’ils ne s’en rendent même pas compte.»

La LFP a laissé sans réponse nos demandes d’entretien et les questions que nous leur avons fait parvenir à ce sujet. Le président de Rouge Direct est pourtant catégorique: «l’homophobie est punie par la loi et les stades de foot n’échappent pas à la législation en vigueur». C’est donc à la LFP de se saisir sérieusement du problème. Si ce combat avance trop lentement selon l’association, en particulier au niveau institutionnel, il semble toutefois prendre du galon dans l’espace public. Récemment, la ministre des Sports s’est mise à en parler publiquement de plus en plus, ce qui est également le cas de Marlène Schiappa, Secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes.

​Qu’en disent les premiers intéressés? Les groupes de supporters, plus souvent connus sous le nom d’«ultras», ont une tout autre interprétation de la polémique sur l’homophobie dans les tribunes. Souvent très hostiles aux journalistes, ils sont plus enclins à faire passer des messages à travers des banderoles et des communiqués.

Selon notre interlocuteur, la ministre des Sports «évoque des chants homophobes, comme enc*** ou p*, mais dans ces chants il n’y a aucune arrière-pensé homophobe, c’est du folklore, des chants pour faire monter l’ambiance, la pression. Ce sont des termes utilisés quotidiennement, à tous les feux rouges de France.»

Pour eux, ce n’est d’ailleurs pas nécessairement «la ligue qui veut les museler», mais les autorités desquelles elle dépend, notamment les ministères des Sports et de l’Intérieur. Si certains, comme Julien Pontes, balayent d’un revers de la main ce qu’ils qualifient de «délire complotiste», les groupes de supporters eux, sont convaincus qu’il y aurait un machination contre eux, en utilisant l’homophobie comme prétexte pour les salir et, in fine, les dissoudre. Preuve en serait la multiplication des arrêtés préfectoraux interdisant leurs déplacements dans certaines zones en France:

«Les autorités de l’État nous tapent dessus pour aseptiser les tribunes et faire disparaître le monde des ultras. Ils ne veulent américaniser les tribunes sur le modèle de la NBA (ligue de basket) ou NFL (ligue de football américain), sans qu’il y ait de supporters visiteurs. Pourtant, ce qu’ils ne comprennent pas, c’est qu’une grande part des “supporters lambda” viennent au stade pour voir l’ambiance créée par les ultras». Selon lui, à travers les préfets et leurs arrêtés, «le ministère ne nous considère pas comme des citoyens français à part entière. La preuve étant que, contrairement au reste de la population, nous n’avons pas le droit fondamental de nous déplacer librement sur le territoire, et parfois sans raison cohérente.»

Qui veut noyer son chien l’accuse d’avoir la rage: voilà clairement leur interprétation de cette polémique sur l’homosexualité dans les tribunes. Reste à le prouver de manière tangible, mais aussi à convaincre les associations qui luttent contre l’homophobie qu’ils n’utiliseront plus d’insultes homophobes ou que celles-ci ne sont pas homophobes. Autant dire qu’ultras et associations anti-homophobie ne sont pas prêtes de s’entendre.

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