« De toute façon, on ne risque rien, hein ? » Au moment d’évoquer l’incendie de l’usine Lubrizol, de nombreux Rouennais manient l’ironie.

Cette petite phrase revient souvent dans les discussions, vendredi 27 septembre, au lendemain de l’incendie qui a dévasté ce site classé Seveso et fait voler un épais panache de fumée noire sur plusieurs dizaines de kilomètres.

D’après le préfet Pierre-André Durand, qui n’a « plus d’inquiétude sur l’incendie », les analyses de la fumée n’ont pas révélé de « toxicité aiguë ». Mais les habitants partagent tout de même quelques doutes. L’odeur d’hydrocarbures, extrêmement désagréable et semblable à celle d’un pot d’échappement, est toujours présente des kilomètres à la ronde. Et les analyses des suies n’ont pas encore été publiées.

« C’était cauchemardesque »

Difficile d’échapper à l’insistante odeur, due à l’échauffement des fûts du site. « Une personne a dû ouvrir la fenêtre », se désole le réceptionniste d’un hôtel confronté aux plaintes d’un client. Dans les rues, certains passants choisissent de porter des masques de protection lors de leurs sorties. « Le nuage était tellement noir ! C’est par précaution et pour éviter des problèmes plus tard », raconte Alex Miñana, abrité sous un parapluie. Ce dentiste espagnol affirme ne « pas être inquiet ». Quoique…

« Respirer des choses dégoûtantes, ne pas pouvoir sortir mais être quand même intoxiqués… C’était cauchemardesque. » Charline Olivier, mère d’une petite fille de douze mois, a préféré prendre la poudre d’escampette à la campagne dès jeudi soir.

Elle a donc pris la route malgré la pluie. « Si j’étais restée encore cette nuit-là, j’aurais été très inquiète », explique-t-elle, tout en songeant à la manière d’assainir son appartement au retour. Comme de nombreux Rouennais, elle affirme ne pas être suffisamment informée sur les risques réels de l’accident.

« Ça c’est aussi dans nos poumons »

En attendant, les crèches et les écoles sont restées fermées vendredi dans treize communes. Une simple mesure de précaution, assure le préfet, afin de prendre le temps de nettoyer tous les établissements, même si 3 des 55 écoles de Rouen seulement présentaient des traces de suie. « On a ouvert toutes les fenêtres pour aérer. Une équipe a nettoyé les fenêtres et les rebords, et passé un jet d’eau dans la cour », explique le maire d’Isneauville, Pierre Peltier, qui vient de passer 24 heures l’oreille collée au téléphone avec les autorités. « Les habitants se posent des questions. Ils ont parfois des doutes sur l’information : ‘On nous dit que ce n’est pas nocif mais est-ce que c’est vrai ?' » Pour autant, l’élu accueille les événements avec flegme.

Après avoir quitté sa combinaison et son masque, un employé municipal montre sur son téléphone les photos du liner maculé de sa piscine. « On voit même que l’eau a changé de couleur en surface. Je ne vais pas me baigner là-dedans, mais qui va payer les 50 m3 d’eau ? » Son collègue pointe les suies qui crottent encore un véhicule. « Et ça, c’est aussi dans les poumons ! » Malgré les fortes pluies de la veille, tout le secteur porte encore les discrets stigmates de l’incendie.

« Ce sont des moments extrêmement éprouvants »

La colère couve déjà dans les champs. « Le préfet a complètement zappé qu’il y avait des exploitations », dénonce par exemple Frédéric Dutot. Cet agriculteur de Bois-Guillaume a choisi de confiner sa centaine de vaches laitières, lesquelles vivent donc sur les stocks d’hiver faute d’herbe fraîche. Aux alentours, il suffit de se pencher quelques secondes pour apercevoir d’insidieuses traces noires sur les feuilles de maïs et de betteraves. Faudra-t-il tout jeter ? L’exploitant a contacté tous les services agricoles, mais il n’est guère plus avancé.

Le matin même, un ensilage de maïs a été suspendu par précaution. Les pertes financières éventuelles pourraient être très lourdes.

Pour y voir plus clair, encore faudra-t-il disposer de fines analyses. Le préfet expliquait que 78 mesures avaient déjà été réalisées sur 26 points de la ville de Rouen. Le cocktail présent dans la fumée est essentiellement composé de substances carbonées classiques, de produits huileux, d’additifs chimiques et d’hydrocarbures, « ce qui explique la fumée grasse et noire ». Le préfet évoque également des traces « très ponctuelles » de soufre et de « légères » valeurs d’oxyde d’azote.

De son côté, l’association Robin des bois a l’intention de demander au préfet de la Seine-Maritime d’ouvrir une « enquête environnementale dans les champs, dans les cours d’écoles » en suivant la trajectoire du nuage de fumée. « Ce sont des moments extrêmement éprouvants pour tout le monde, résume le maire de Rouen Yvon Robert. Je comprends les inquiétudes. Je comprends les interrogations, mais je fais appel à la raison. »

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