« La fatigue est fatiguée », confie le directeur exécutif de l’instance électorale, l’Isie. Il touille sans conviction son thé à la menthe à la cafétéria du média center installé dans le palais des congrès de Tunis.

Cet ex-directeur d’hôpital a rejoint l’instance en 2017. Depuis, c’est un rythme d’enfer. En dix-huit mois, municipales, législatives, présidentielle. Il enchaîne les Camel, puis retourne à son travail. Une certaine émotion émane de ses yeux. 15 heures, c’est le ventre mou des jours d’élection. Les journalistes préparent 20 heures, l’annonce officielle des sondages à la sortie des urnes. Depuis le matin, certains circulent via Messenger, WhatsApp & co. Les Tunisiens, sept millions d’inscrits, sont peu nombreux à accomplir leur devoir de citoyen.

À Radès, on se demande pour qui voter

Au creux de la matinée, des hommes, pas moins de la cinquantaine, se grattent la tête devant les professions de foi des listes candidates placardées sur un long mur. Il y en a 57 dans la circonscription de Tunis 2, dont Radès, connu pour son port, fait partie. Dans une école primaire, transformée en bureau de vote, les observateurs nationaux et internationaux sont plus nombreux que les électeurs. Les jeunes sont absents des centres de vote. Dans la ville aux murs blancs et aux portes bleu azur, Sidi Bou Saïd, une septuagénaire, dit à haute voix : « Il n’y a personne ce matin, je n’ai jamais vu ça depuis 2011. » Les villes voisines, Carthage et La Marsa, connaissent des situations semblables. Les plus âgés sont présents. Un monsieur de 108 ans a voté dans le Sud. Commentaire d’un quinqua : « C’est très bien, c’est très beau, mais c’est aux jeunes de prendre leur destin en mains. » La fracture s’aggrave entre les politiques et une jeunesse qui constate que « l’ascenseur social est en panne et [qu’]il n’y a plus d’escalier ». La fracture s’aggrave aussi entre générations. C’est sévère, parfois injuste, mais les Tunisiens actent aujourd’hui leur divorce avec les partis au pouvoir depuis la révolution. Avec un bulletin de vote. Après le coup de semonce du premier tour de la présidentielle qui a placé en finale Kaïs Saied et Nabil Karoui, les législatives devraient enfoncer le clou. Tous les indicateurs sont dans le rouge.

Taux de participation en chute libre

En 2014, 68 % des Tunisiens ont voté aux législatives. À La Goulette, son port, ses restaurants populaires, sa vivacité, on faisait la queue pour glisser son bulletin dans l’urne. Ce matin, en cinq minutes, le devoir civique était accompli. Un homme demandait : « Pour quelle liste faut-il voter ? » Question qu’il se posait à lui-même. Si les terrasses des cafés étaient garnies, ils étaient peu nombreux à avoir l’index recouvert d’encre, preuve qu’on a voté. Des bars ont promis une consommation gratuite si l’on se présentait avec l’index bruni par l’encre électorale. On offrait une Celtia, la bière locale, à « moins cinquante pour cent » dans d’autres endroits. Des efforts sympathiques qui n’ont pas eu raison du mécontentement général. À 16 h 30, six des huit membres de l’Isie mettaient en chiffre le ressenti du terrain. Taux de participation à 14 h 30 : 23,5 %. Taux de participation des Tunisiens résidant à l’étranger, 12 % à 15 heures. Et l’instance de marteler : « Nous lançons un appel aux électeurs, c’est un acte de devoir national, aux martyrs de la révolution, ce n’est pas une simple affaire personnelle. Même s’il vous reste cinq minutes, allez accomplir votre devoir » !

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