Le Donbass vu de l’intérieur : Analyse de Christelle Néant

Christelle Néant est une journaliste française arrivée sur le territoire de la République Populaire de Donetsk fin mars 2016, depuis lors, elle s’est consacrée à du travail de ré-information, d’abord chez «DONi Press» , puis avec sa propre agence «Donbass Insider». En plus de travailler comme journaliste et rédactrice en chef, elle s’est près vite penchée sur la question humanitaire, qu’elle n’a jamais délaissée depuis. Au fil du temps, elle a appris la langue du pays (le russe), s’est imprégnée de la culture locale, et a finalement reçu la citoyenneté cette république en septembre 2016. En exclusivité pour News-Front, cette journaliste désormais Franco-donbassienne répond à nos questions.

 

Christelle Néant bonjour,

 

– Depuis votre arrivée, bien des combats ont étés menés. Quel bilan vous tirez de votre parcours au sein de la République Populaire de Donetsk, tant professionnel que personnel ? Des périodes difficiles ou heureuses à nous raconter ?

Bonjour,

Cela fait quatre ans bientôt que je vis en République Populaire de Donetsk. Quatre années riches en choses positives et négatives. Ça a surtout été beaucoup de défis et d’apprentissage (qui se poursuit encore aujourd’hui). Je ne suis pas allée en école de journalisme, je ne parlais pas le russe en arrivant ici. J’ai tout appris sur le tas, le métier et la langue. Devoir lancer mon propre site d’information a aussi été un grand défi.

J’ai trouvé ici une seconde famille, des amis, et j’ai perdu certains d’entre eux à cause de la guerre. C’est ce qui a été le plus dur durant ces quatre années, devoir perdre et enterrer des amis, et Irina surtout (la grand-mère de la petite Rita de Zaïtsevo), qui fut comme une deuxième mère pour moi.

C’est aussi dans le Donbass que j’ai été baptisée et que je suis devenue Orthodoxe. Que j’ai trouvé la voie qui me convient.

La guerre m’a appris à relativiser beaucoup de choses, et à apprécier des choses simples, qui peuvent sembler anodines pour les gens qui vivent en Europe. Chacun des sourires des enfants à qui nous apportons de l’aide est une force. C’est à chaque fois un grand moment de bonheur de voir des enfants marqués par la guerre se fendre d’un grand sourire devant l’aide humanitaire que nous leur avons apportée.

Si je devais résumer mon parcours en République Populaire de Donetsk, je pense que cette citation de Bob Marley serait la plus appropriée : « Tu ne sais jamais à quel point tu es fort, jusqu’au jour où être fort reste la seule option ». C’est ce que m’a enseigné le Donbass durant ces quatre années.

 

– Depuis 2014, la guerre n’a jamais vraiment cessé, et ce, malgré les différents accords de paix passé. Comment expliquez-vous cela ?

Le problème, comme dans beaucoup de conflits, c’est que pour qu’un accord de paix marche il faut que les deux parties veuillent l’appliquer. Or dans le cas de la guerre du Donbass, on a une partie (l’Ukraine) qui refuse obstinément d’appliquer les accords de Minsk qu’elle a signés. Il faut se rappeler que ces accords ont été signés après des défaites militaires majeures de l’armée ukrainienne, et que ces accords avaient surtout pour but de sauver ce qu’il en restait.

Appliquer ces accords de Minsk c’est donc quelque part devoir admettre sa défaite militaire pour l’Ukraine. Et on comprend que sans pression de la part des garants de ces accords, Kiev ne va pas admettre cette défaite, car c’est humiliant de devoir reconnaître que son armée a été vaincue par une milice populaire constituée d’anciens mineurs et d’ouvriers. C’est une honte que l’Ukraine continue de vouloir laver dans le sang de la population du Donbass, à coup de scénario croate, que Kiev rêve de pouvoir appliquer contre les deux républiques populaires.

Et c’est là qu’on en vient à la deuxième variable du problème de tels accords : les garants. Le problème c’est que dans le cas présent les garants occidentaux des accords de Minsk sont inféodés aux États-Unis, qui sont eux-mêmes à l’origine du Maïdan, et donc de la guerre dans le Donbass. On comprend alors facilement qu’il y a un problème de biais. Ceux qui sont responsables de cette guerre ne vont rien faire pour la faire cesser, et on voit clairement que la France et l’Allemagne ne font rien pour contraindre l’Ukraine à appliquer les accords de Minsk.

Or si une des parties fait preuve de mauvaise volonté et que les garants ferment les yeux sur les violations des accords signés, forcément cela ne peut pas marcher. Pour faire la paix il faut être deux, et dans le cas de la guerre dans le Donbass, une des deux parties est de mauvaise volonté et bénéficie d’une complaisance sans bornes de ses garants. C’est pour cela qu’on se retrouve face à un échec.

 

– Considérez-vous, plus précisément, que la présence française, militaire et civile, a été bénéfique au Donbass, et ce, dans quelles mesures ?

Dans l’ensemble je pense que oui. Je vais commencer par la partie civile.

Il est clair pour moi que la présence de journalistes et d’humanitaires français dans le Donbass (je parle de ceux qui sont là de manière régulière voire permanente, et pas de ceux qui sont venus ici une fois ou deux) a permis d’apporter plusieurs choses au Donbass :

1) Une visibilité médiatique francophone, qui a permis de montrer ce qui se passe ici, en dehors des médias dominants, qui pour la plupart recopient les communiqués ou se conforment à l’idéologie de Kiev. Beaucoup de journalistes français qui sont venus ici en reportage ont publié des articles ou des vidéos qui étaient des mensonges qui n’avaient rien à voir avec ce qu’ils ont vu, parce que la ligne éditoriale du média pour lequel ils travaillent est calquée sur la ligne idéologique du gouvernement français. Le fait d’avoir des journalistes français présents ici en permanence, qui ne sont pas soumis à cet impératif de ligne éditoriale calquée sur le Quai d’Orsay, est un bon moyen de casser cette désinformation, de la contrer. De ce point de vue là je pense que les journalistes français présents dans le Donbass ont fait (et font encore) beaucoup pour lutter contre la désinformation concernant la guerre et la situation civile, politique et économique des deux républiques.

2) Une aide humanitaire assez importante. Même si bien sûr cela peut sembler dérisoire face à l’aide apportée par la Russie, les Français ont quand même contribué, et contribuent encore de manière importante à l’aide humanitaire apportée aux civils du Donbass. Que ce soit de la nourriture, des médicaments, du matériel médical, des matériaux de construction, ou un logement, comme l’appartement que nous avons acheté pour Olya et ses enfants l’an passé grâce, entre autres, à beaucoup de donateurs français.

Concernant la partie militaire, je sais que plusieurs volontaires qui sont arrivés au début de la guerre ont servi d’instructeurs, enseignant un certain nombre de tactiques et de techniques, grâce à leur expérience dans l’armée. Leur présence a aussi permis de démontrer que l’armée russe n’est pas présente dans le Donbass. Que ce n’est pas elle que l’armée ukrainienne affronte. Si c’était le cas, il n’y aurait pas eu besoin de volontaires étrangers.

De manière générale la présence des Français dans le Donbass a aussi apporté quelque chose de plus intangible : ça a montré aux habitants des deux républiques populaires qu’il y avait des Français qui ne sont pas indifférents à leur sort. Qui ne s’en fichent pas d’une guerre qui a lieu à plusieurs milliers de kilomètres.

Qu’il y a encore en France des gens avec des valeurs, et qui sont prêts à tout risquer pour les défendre. Qu’ils ne sont pas seuls avec la Russie à lutter pour défendre leurs valeurs, leurs idées, leur territoire et leurs proches, contre l’Ukraine soutenue par l’Occident. La présence française dans le Donbass a permis de montrer qu’il y a des gens en Occident qui ne soutiennent pas ce que fait l’Ukraine, ses crimes de guerre, et son idéologie. Et c’est quelque chose de très important pour les habitants du Donbass de voir que ce n’est pas la totalité de l’Occident qui soutient Kiev. Qu’il y a des gens pour qui la vérité, et les valeurs défendues par la population du Donbass, comptent.

 

– Quels genres de profils avez-vous rencontrés ? Leurs motivations, qualifications, ambitions, idéologies et autres ?

J’ai croisé de tout. Des gens qui avaient une solide expérience militaire, d’autres qui n’avaient fait que leur service. Des médecins venus aider les hôpitaux, ou apporter de l’aide humanitaire. Des gens qui, comme moi, ont appris le journalisme sur le tas, et d’autres qui avaient déjà une expérience dans ce domaine.

Beaucoup sont venus, motivés par des questions idéologiques, certains par opposition à l’OTAN et aux États-Unis, d’autres par leur amour de la Russie, d’autres encore parce qu’ils défendent certains principes fondamentaux comme les Droits de l’Homme, par compassion pour ce qui arrive à la population du Donbass, ou par amour. J’ai croisé ici une variété de profils politiques allant des monarchistes aux anarcho-communistes, qui défendaient tous ensemble une même cause commune.

Certains rêvaient de s’installer ici et n’ont pas réussi. D’autres oui. Certains ambitionnaient seulement d’aider au début et sont repartis dès qu’ils ont considérés qu’ils n’étaient plus utiles. Il y a eu aussi certainement des gens venus pour la gloire ou l’adrénaline. Mais je pense que la plupart sont venus par idéologie, pour défendre ou mettre en application leurs valeurs, leurs idées et leur vision du monde.

 

– Pourquoi finalement avoir décidé de s’installer, jusqu’à recevoir une nouvelle nationalité ?

Lorsque j’ai pris la décision de venir dans le Donbass fin 2015, c’était déjà dans l’idée de m’y installer, et cela n’a fait que se renforcer depuis que je vis ici. J’ai décidé de m’installer ici parce que mon âme est russe, que le Donbass est russe, et que j’ai senti que ma place était ici. Tout simplement. Et plus je vis ici, et plus je sais et je sens que c’était la bonne décision. En quatre ans j’ai trouvé ici une seconde famille, et je considère le Donbass comme ma patrie. Je suis heureuse ici, alors pourquoi repartir ?

 

– Que penser du passeport russe, dont son accès a été facilité pour les résidents des républiques du Donbass ?

Je pense que c’est une très bonne chose que la Russie ait simplifié l’accès aux passeports russes pour les habitants de la RPD et de la RPL. C’était devenu nécessaire à cause du blocus administratif imposé au Donbass par l’Ukraine. Il faut rappeler que Kiev ne délivre plus de documents ici depuis 2014. Les habitants des deux républiques ne peuvent plus recevoir de passeport ukrainien depuis lors, ni d’actes de naissance ou de décès ukrainiens non plus.

Si au début la Russie a décidé de reconnaître les passeports de la RPD et de la RPL à titre humanitaire, le problème était qu’elle était la seule à les reconnaître comme des documents d’identité valides. Si cela a permis de désenclaver un peu la population du Donbass, ça restait limité. Les gens ne pouvaient pas se rendre hors de Russie avec de tels passeports.

C’est pour cela que la Russie a finalement pris la décision de faciliter l’accès à la citoyenneté russe pour les habitants du Donbass : pour briser ce blocus administratif et permettre aux gens qui résident en RPD et en RPL d’avoir des documents d’identité reconnus internationalement. C’est une mesure clairement humanitaire, comme l’a d’ailleurs déclaré Vladimir Poutine lorsqu’il a signé ce décret.

 

– Cette république de Donetsk existe depuis bientôt 6 ans, comment évaluez-vous la direction qu’elle prend ?

Je trouve que la RPD évolue de façon positive. Six ans d’existence c’est très jeune pour un État, et c’est d’autant plus difficile lors ce pays se construit alors qu’une guerre est toujours en cours. Et en même temps c’est déjà beaucoup. C’est un temps suffisant pour montrer que ce n’est pas un pays éphémère.

La guerre, les destructions, le blocus économique et administratif imposé par l’Ukraine, la non-reconnaissance de la république par la communauté internationale ne facilitent clairement pas la vie et le développement de la RPD. L’assassinat du chef de la République, Alexandre Zakhartchenko a aussi été un coup très dur porté à la RPD.

Mais malgré tout cela on voit clairement que la République se développe, économiquement, et politiquement. La participation de la RPD à plusieurs forums économiques internationaux et l’organisation du Forum International d’Investissement de Donetsk l’an passé, qui a attiré des visiteurs et investisseurs potentiels venant de plusieurs pays, ont clairement montré que la République est capable de nouer des relations économiques et diplomatiques avec d’autres États malgré la non-reconnaissance de la RPD et les risques de sanctions économiques.

La République a ainsi pu signer plusieurs contrats importants qui vont permettre de poursuivre le développement économique de la RPD.

Sur le plan politique, la RPD a prouvé à plusieurs reprises qu’elle est capable d’organiser des élections démocratiques respectant les standards de l’OSCE. Elle a aussi suivi l’exemple russe en matière de démocratie, en créant une chambre civique et un parlement des jeunes. La chambre civique est un formidable outil de démocratie, permettant de faire remonter plus vite les problèmes, aspirations suggestions et idées de la population vers le gouvernement.

Le parlement des jeunes quant à lui est un très bon outil de formation de la jeunesse à l’exercice législatif, qui a aussi son mot à dire dans le débat politique, puisque ce parlement peut proposer des lois. Cela permet aux jeunes de la République d’influer sur la politique de cette dernière, tout en apprenant de manière pratique et concrète comment écrire une loi, comment la mettre en application, etc.

Ce qui ne peut être que bénéfique pour développer une réelle démocratie, qui pourra s’appuyer sur des législateurs et des fonctionnaires compétents qui comprennent tous les enjeux et les implications d’une loi par exemple.

 

– Suite à la mort tragique de son prédécesseur, Denis Pouchiline, président de la RPD, a affirmé une volonté du gouvernement d’un rattachement à la Russie. De l’autre côté, Vladimir Poutine, au dernier sommet dit du « Format Normandie », tente de garder de bonne relation avec l’Ukraine.  Dans quelles mesures les ambitions du gouvernement de la RPD et de la fédération de Russie se rencontrent-elles ? Y a-t-il à l’inverse, des divergences d’intérêts ?

Il faut bien comprendre que la Russie doit gérer une situation diplomatique assez difficile. Je pense qu’au départ la Russie espérait réellement arriver à recoller les morceaux entre l’Ukraine et le Donbass, pour éviter un basculement total de l’Ukraine vers l’ouest. C’est pour cela que la Russie avait demandé en 2014 à la RPD et à la RPL d’annuler leur référendum.

Mais depuis je pense que Moscou a clairement compris que c’est impossible de recoller les morceaux, mais elle ne peut pas le dire ouvertement. Si la Russie le faisaient les accusations d’ingérence dans les affaires de l’Ukraine et de violation de sa souveraineté et de son intégrité territoriale retentiraient de plus belle.

La seule chose que la Russie peut faire c’est attendre que la situation se dénoue, soit par un changement radical de la politique de Kiev (autant dire un miracle), soit par l’effondrement de l’Ukraine (scénario le plus probable en l’état actuel des choses). Dans les deux cas, il est bénéfique pour elle de montrer qu’elle veut de bonnes relations avec Kiev. L’inverse compliquerait grandement les choses, même dans le cas du deuxième scénario, car elle serait alors accusée d’être responsable de ce qui s’est passé, de l’avoir voulu, et d’avoir semé le chaos en Ukraine exprès.

Les intérêts du Donbass et de la Russie ne sont pas divergents. Mais l’une des deux parties peut dire plus ouvertement certaines choses que l’autre, pour des raisons de géopolitique essentiellement.

 

– Si vous deviez donner un ou des conseils à des Français désireux de soutenir la population du Donbass, quels seraient-ils ?

Déjà de se tenir informés via les médias et journalistes locaux, de relayer leur travail au maximum afin d’aider à ouvrir les yeux aux Français qui croient toujours ce que leur disent les médias de masse. Parce que sans information juste, les gens ne peuvent pas évaluer la situation correctement. Plus il y a de gens qui comprennent ce qui se passe réellement dans le Donbass, plus il y aura de gens qui soutiendront sa population. Ne pas hésiter à alerter vos hommes politiques (maire, député, etc) sur ce qui se passe dans le Donbass.

Soutenir financièrement les médias et journalistes locaux (surtout les indépendants qui ne reçoivent pas de financement gouvernemental) quand c’est possible. Même quelques euros par mois peuvent les aider à continuer leur travail et donc de permettre à l’information de circuler, à la voix des habitants du Donbass de continuer à se faire entendre à l’étranger.

Aider financièrement les personnes et organisations qui apportent de l’aide humanitaire dans le Donbass. Là aussi quelques euros peuvent faire la différence et permettre d’acheter de la nourriture, des médicaments ou autre, dont les gens ont besoin ici. Les petites rivières font les grands fleuves et c’est d’autant plus vrai pour l’humanitaire dans le Donbass.

 

– Quelles-sont vos futurs projets au sein de votre nouvelle patrie ?

Continuer mon travail de journaliste et d’humanitaire tant qu’il est nécessaire, fonder une famille. Après on verra.

 

Merci à vous Christelle, et à bientôt.

Merci. À bientôt.

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